Éditions de la Maison des sciences de l'homme

  • Par quelles opérations un édifice ou un objet se trouve-t-il intégré au corpus du patrimoine ? Quelles sont les étapes de la "chaîne patrimoniale", depuis le premier regard jusqu'à l'éventuelle obtention du statut juridique de "monument historique" ? Quels sont les critères mis en oeuvre par les chercheurs de l'Inventaire pour décider que tel château, telle ferme, tel tableau d'église possède ou non une valeur patrimoniale ? Quels émotions animent les mobilisations des profanes en faveur des biens à préserver ? Et finalement, sur quelles valeurs fondamentales repose la notion même de patrimoine ? Telles sont les questions auxquelles répond de livre, à partir d'enquêtes au plus près du terrain. Car c'est dans le détail des procédures, des propos enregistrés, des scènes et des gestes observés que l'on peut réellement comprendre comment - c'est-à-dire pourquoi - les limites du patrimoine n'ont cessé, en une génération, de s'étendre, englobant désormais non seulement la "cathédrale" mais aussi la "petite cuillère" - selon les mots d'André Chastel définissant le service de l'Inventaire -, voire, tout récemment, la borne Michelin. Appliquant à la question patrimoniale les méthodes de la sociologie pragmatique, cette étude s'inscrit dans la perspective d'une sociologie des valeurs, tentant d'élucider ce qu'on entend aujourd'hui dans notre société par l'ancienneté, l'authenticité, la singularité ou la beauté - et ce qu'on en attend.

  • Les Manouches, dont les roulottes et camions sillonnent le Massif central, ne parlent pas de leurs morts. Cette déférence muette procède d'un art plus général du non-dit et de l'absence qui soude la communauté tsigane et l'inscrit dans le monde des Gadjé, le nôtre. Les Manouches ne disent rien d'eux-mêmes. De leurs défunts ils taisent les noms, détruisent les biens et abandonnent les campements aux herbes folles : « L'avènement manouche se fait par la soustraction », souligne l'ethnologue dans ce texte exceptionnel. Seul un intime des « buissonniers », des chasseurs de hérisson, des rempailleurs de chaises et autres ferrailleurs nomades de nos campagnes pouvait procéder à l'ethnographie de ce retrait et de ce silence essentiels, à chaque instant refondateurs de l'identité du groupe dans sa distance aux non-Tsiganes. L'écriture « compréhensive » de Patrick Williams épouse, par son rythme, ses décalages et son inventivité, la complicité subtile du plus apparent et du plus caché, et nous restitue la cassure structurelle qui fait des Manouches ces gens du proche et du lointain, d'ici et d'ailleurs. Ni marginale, ni dominée, ni déviante, leur civilisation n'a cessé de se constituer au sein des sociétés occidentales comme circonstancielle et pure différence. En creux, en contrepoint, en silence. Ce livre plein de finesse, d'émotion et de questions cruciales posées à l'ethnologie nous révèle sous un jour entièrement nouveau l'un de ces « peuples de la solitude » chers à Rimbaud et à Chateaubriand. Alban Bensa

  • Rassemblés bien souvent sans l'avoir souhaité, les habitants des ensembles résidentiels urbains doivent partager des lieux intermédiaires entre l'espace privé du logement et l'espace public de la rue. Si ce partage se réduisait à des rencontres épisodiques, la cohabitation entre voisins serait sans histoires. Mais tel n'est pas le cas. Les parties communes ont pour vocation d'être partagées sans pour autant qu'un accord préalable sur la manière de s'y comporter ou sur leur utilisation ait été établi. Aussi sont-elles le lieu privilégié de confrontations entre différentes conceptions de la civilité, de la propreté, de la sociabilité, du savoir-vivre... C'est ici notamment que se déroulent les luttes destinées à faire prévaloir son identité ou à éviter de se voir imposer une image stigmatisée. Attentifs à ce qui se passe dans ces espaces entre-deux - à la fois lieux de passage et scène où se confrontent différentes cultures de l'habiter -, les ethnologues et sociologues réunis dans cet ouvrage analysent les mécanismes récurrents, les codes sociaux et les normes culturelles mis en oeuvre par les habitants pour produire des règles de vie communes possibles et les inscrire dans des contextes aussi divers qu'imbriqués : individuel et familial, collectif et social. Au-delà des variations et des différences qu'ils décrivent, les auteurs montrent comment l'établissement d'un ordre, souvent provisoire, résulte de confrontations et de négociations quotidiennes où se jouent les rapports à soi et aux autres - de quoi interpeller les concepteurs (architectes, urbanistes, aménageurs) ainsi que les gestionnaires de nos cadres bâtis (bailleurs, syndics, élus), surtout lorsqu'ils se lancent dans des politiques dites de « résidentialisation ».

  • Depuis une vingtaine d'années, le tatouage est devenu omniprésent dans les sociétés occidentales : il décore les peaux, défraie la chronique, préoccupe les chercheurs. Or les études de ces derniers font la part belle aux significations que les personnes tatouées attribuent à leur modification corporelle sans jamais se pencher sur le pendant professionnel de cet engouement, pourtant visible à travers l'efflorescence des studios de tatouage. Qui sont les tatoueurs ? Des artistes ? Des artisans ? Leur travail répond toujours à une double nécessité : satisfaire les désirs d'une clientèle désormais majoritairement profane tout en réalisant les « plus beaux » tatouages. Mais quels critères, notamment esthétiques, guident la réalisation et l'exécution d'une image encrée ? Comment les professionnels de l'encrage négocient-ils avec les hommes et les femmes qui viennent leur soumettre leur projet ? En examinant les processus de production des tatouages, cet ouvrage met au jour la manière dont s'apprend, se reproduit et se renouvelle cet univers visuel. Il dévoile les qualités dont doivent faire preuve les aspirants pour gagner leur place dans ce monde et y construire une réputation d'« artiste-tatoueur ».

  • L'ethnologie s'est, jusqu'à présent, très peu intéressée au monument dans la mesure où celui-ci témoignait d'une conception officielle de l'histoire. Érigé pour entretenir la mémoire, il énonce le passé en le peuplant des figures que l'autorité souhaite immortaliser. Et la notion de « monuments historiques » ne fait que prolonger cette définition première en choisissant après coup, dans la masse des édifices et des ouvrages de l'art, ceux qui incarnent au mieux le destin imaginé de la nation. Aujourd'hui, ces conditions originelles ont beaucoup perdu de leur force et de leur sens. Pourtant l'intérêt pour les hauts lieux, loin de faiblir, n'a jamais été aussi intense et jamais les débats à leur propos n'ont été aussi ardents. Ce livre tente d'en comprendre les raisons. De la Sicile orientale au pays valencien, des châteaux privés à la cité de Carcassonne en passant par les bourgs et les campagnes du Minervois, du bas Languedoc et du Périgord, il nous fait voyager dans des territoires et des sociétés marqués par la conversion monumentale et patrimoniale. L'attention ethnologique s'adresse ici, en priorité, aux habitants, aux visiteurs, à tous ceux qui vivent au présent familier la majesté monumentale et en domestiquent, sur un mode imprévu, les pouvoirs. Cet ouvrage est issu d'un séminaire organisé conjointement par la mission du Patrimoine ethnologique, l'UMR 8555 (Centre d'anthropologie, Toulouse) et l'ethnopôle GARAE à Carcassonne. Intitulé « Regards anthropologiques sur les monuments historiques », réunissant ethnologues et professionnels des Monuments historiques, il s'est tenu à Carcassonne, au mois de septembre 1997.

  • Prenant pour cadre les villages du Lot, l'auteur a étudié avec finesse la mise en scène des fleurs plantées dans les jardins privés et les espaces publics. Elle en soulève ici les enjeux sociaux - mais aussi économiques, symboliques, affectifs, imaginaires -, et met en évidence que, quel que soit le contexte - « jardin paysan », « jardin fleuri » ou « jardin « au naturel » -, le fleurissement reflète des façons de s'inscrire dans un territoire et de dialoguer avec l'autre. En son jardin certes, mais pour mieux signifier aux passants ou aux voisins une manière, individuelle ou collective, de voir et d'organiser le monde. Comment, alors, interpréter l'évolution des modalités du fleurissement selon les époques ? En quoi ces changements rendent-ils compte de manières de penser et de sentir différentes ? Comment ces questions croisent-elles à leur tour l'histoire des concours de fleurissement, qui apparaissent comme des outils normatifs destinés à établir de l'ordre et à organiser du lien ? Quelles convergences ces concours encouragent-ils entre la mise en fleurs des espaces publics et celle des espaces privés ? Ce contexte permet-il de mieux saisir le succès actuel de certains thèmes comme la biodiversité ?... Répondant à ces questions, Martine Bergues offre ici une analyse aussi éclairante qu'alerte de notre société au miroir de son décor végétal.

  • Lettres, papiers administratifs, brouillons, listes... sont autant de formes de ce qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler des écritures ordinaires. Quel que soit notre milieu social et notre profession, notre quotidien n'y échappe pas. Spontanées ou réfléchies, imposées ou choisies, elles nous accompagnent dans les situations les plus diverses. Nous sommes tous des écrivants. Ateliers d'écriture, concours de nouvelles, associations pour l'autobiographie sont autant de signes que l'écriture se porte bien. Tout se passe comme si le besoin de témoigner de son existence, d'exprimer ses pensées, ses opinions, d'affirmer son individualité passait aujourd'hui de façon privilégiée par une mise en écriture, dans laquelle l'acte même d'écrire semble avoir autant sinon plus d'importance que la chose écrite. Écrire au quotidien, écrire le quotidien : c'est de cela que ces seize terrains d'écriture veulent rendre compte. Depuis la façon dont les Tsiganes entrelacent l'oral et l'écrit jusqu'au courrier présidentiel ; des difficultés aux bonheurs d'écrire ; du foisonnement des écritures domestiques à la circonspection apparente des lettres type ; du recours à l'écrivain public au journal intime, c'est un parcours ethnographique qui est ici proposé dans ce que la culture peut avoir, à la fois, de plus officiel et de plus intime.

  • Que faut-il conserver ? Quel est le sens d'un héritage ? Comment s'accomplit la transmission, et au nom de quoi ? C'est l'éclatement de l'idée de patrimoine. A la charnière entre l'individu, la famille et la collectivité, le patrimoine reste l'objet de représentations et d'intérêts les plus divers, et sa gestion met en jeu l'avenir des sociétés. Les formes de représentation des symboles culturels, le gel des territoires, la protection des espèces menacées, entraînent des stratégies qui appellent la nécessité d'une éthique. Tenu au Collège international de Philosophie, le séminaire «Patrimoines», dirigé par H.P. Jeudy a présenté dans des domaines aussi différents que la génétique animale, la gestion des ressources naturelles, l'économie, l'art, le traitement des paysages, l'ethnologie urbaine, l'héritage politique... des conférences de M. Abélès, G. Althabe, G. Augustins, L.F. Baeta Neves Flores, A. Cauquelin, J.L. Déotte, A. Duarte Rodrigues, A. Gotman, M. Guillaume, I. Joseph, B. Lassus, M. Le Bot, J.C. Lefeuvre, S. Le Poulichet, J.P. Milot, J. de Montgolfier, K. Pomian, J.P. Renard, P. Sansot, D. Vanoni.

  • Peut-on exister collectivement sans une histoire à présenter et à transmettre ? Chaque commune française n'a-t-elle pas des édifices, des objets, des vestiges à exposer et, au moins, un passé à raconter ? Évident ou discret, troué de lacunes et d'oublis, tiraillé entre l'archive et la légende, le récit historique fonde, dans nos sociétés, les identités dans le temps. Il a ses érudits, ses thèmes de prédilection et ses formes d'expression. Par l'intermédiaire de l'école, la Nation et la République ont longtemps délimité les horizons et posé les grands repères qui permettaient d'inscrire la localité dans leur "grand récit". Aujourd'hui, le paysage de l'histoire ordinaire se métamorphose sous nos yeux. D'autres acteurs la racontent d'autres pouvoirs la suscitent. Ils la donnent moins à lire qu'à voir, à toucher, à ressentir. Et puis, surtout, la référence spectaculaire au passé énonce d'autres façons de fonder et de partager un même lieu en produisant son sens. Ce livre explore ces nouveaux rapports à l'histoire. En nous conduisant du Larzac à la Creuse, du vignoble languedocien aux anciens sites industriels lorrains et stéphanois, de Martigues à Montpellier des ethnologues nous découvrent à quel point notre modernité a partout relancé deux débats cruciaux : qui a autorité pour représenter l'histoire ? Que faire ensemble de ces figures, de ces récits ?

  • Issu d'un dialogue franco-italien de longue durée, cet ouvrage tente d'éclairer les relations complexes et changeantes entre le monument et les populations qui vivent autour de lui. Ces relations sont hétérogènes, contradictoires, changeantes, c'est-à-dire éminemment historiques. En cela, elles contredisent le rêve d'immobilité qui est à la source de l'utopie monumentale. À travers une quinzaine d'études de cas - qui intéressent de grands ensemble historiques comme la Cité de Carcassonne, les Sassi de Matera, les trulli d'Alberobello, les églises baroques du Val de Noto, les falaises de Bandiagara au Mali... aussi bien que la Bibliothèque nationale François-Mitterrand ou les palais du pouvoir qui s'ouvrent lors des Journées du patrimoine - les auteurs explicitent la diversité des modes d'appropriation, singuliers et collectifs, discrets et violents, de la grandeur monumentale

  • À quoi rime l'engouement de nos contemporains pour les matchs et les clubs de football ? Que cherchent à mettre en forme les passionnés qui se regroupent, semaine après semaine, sur les gradins des stades ? Une longue enquête ethnologique, auprès des spectateurs ordinaires comme parmi les supporters les plus démonstratifs de trois métropoles singulières, éclaire d'un jour nouveau les significations de cette ferveur. Récits de vie et paroles quotidiennes des partisans, histoires de matchs - des préparatifs aux commentaires du lendemain -, composition et répartition du public dans le stade, fonctionnement des associations de supporters, chants, slogans, emblèmes utilisés pour encourager les siens et discréditer les autres... sont ici analysés au plus près pour cerner les ressorts et les modulations de cette effervescence. Saisi dans tous ses états et dans toutes ses résonances, le match de football apparaît comme le support d'une gamme extraordinairement variée d'identifications, comme un langage universel sur lequel chaque collectivité imprime sa marque propre et, plus encore, comme la mise en forme dramatique des valeurs cardinales qui façonnent le monde contemporain. Quant au stade, il s'offre comme un des rares espaces où une société urbaine, dans sa moitié masculine au moins, se donne en spectacle à elle-même et où s'expriment émotions et symboles proscrits dans le quotidien. Ces propriétés, jointes à l'exaltation du sentiment communautaire et aux pratiques ferventes des supporters les plus ardents, invitent à esquisser un parallèle entre le match de football et un rituel religieux. En quoi cette analogie nous aide-t-elle à mieux comprendre ce qui se joue sur le terrain et dans les gradins ?

  • Le bonheur est-il un phénomène unique ou l'enchaînement d'humeurs contrastées ? Un état de tranquillité et de sérénité ou le fait d'une vie vécue intensément ? Faut-il être averti de son bonheur pour le vivre ? Comment régler le dilemme entre affects et cognition ? Le bonheur est, pour le moins, un concept dont la principale caractéristique est de ne pas donner prise à une interprétation unique. Or, si le malheur a été abondamment étudié par les sciences humaines et sociales, le bonheur jusqu'ici ne semble pas avoir été un objet bon à penser par et pour l'anthropologie, au contraire de la psychologie ou de l'économie. Initié afin de réduire cet écart, cet ouvrage collectif s'attache à montrer de quelles façons, au-delà du constat de la variabilité culturelle et individuelle de ses manifestations, le bonheur peut être saisi dans ses formes élémentaires. Les auteurs rassemblés dans Ethnologie des gens heureux proposent ainsi des pistes de réflexion à la fois méthodologiques et théoriques qui, tout en se réclamant d'orientations de recherche personnelles, offrent au lecteur un ensemble de matériaux ethnographiques attachés à rendre plus compréhensible ce qui fait le bonheur des êtres humains.

  • Du savon de Marseille emballé à l'ancienne aux vestes en tweed provenant de l'île Harris, en passant par les fromages au lait cru fabriqués dans une usine moderne, dix carrières d'objets nous entraînent ici au coeur des mécanismes subtils de l'innovation et de l'emprunt techniques. Ethnologues et sociologues nous montrent à travers ces exemples, parfois cocasses, les réseaux nécessaires à l'adaptation ou à la réactivation de ces objets. Ces « milieux techniques favorables » incluent ces passeurs et traducteurs que sont les inventeurs, les artistes, les élus, les aménageurs, les conservateurs et tous ceux auxquels la société confie le rôle de codifier, de promouvoir, de contrôler et d'authentifier processus et produits. Pour nous faire entrer de plain pied dans ces singulières histoires contemporaines, les chercheurs ont dû sortir de leurs rassurantes insularités disciplinaires et se confronter à cet apparent paradoxe de nos sociétés qui, en un même mouvement, revendiquent la tradition et promeuvent l'innovation. En prêtant une attention renouvelée aux usages et aux manipulations symboliques des objets, en les replaçant dans les contextes - mutations économiques et relances, emblématisation et patrimonialisation - qui leur donnent sens, les travaux présentés dans ce livre apportent une contribution originale au renouvellement d'une anthropologie de la culture matérielle d'aujourd'hui.

  • « Des Tsiganes en Europe » et non « Les Tsiganes en Europe ». Parce que les Tsiganes sont divers, multiples, qu'ils bougent et qu'ils se transforment. Insaisissables, dit-on. Les textes proposés dans ce volume décrivent des aspects précis de leur vie, explorent des attitudes singulières, s'attachent à l'analyse de conduites qui peuvent paraître surprenantes... mais c'est l'attention à l'inattendu aussi bien qu'à l'ordinaire qui permet de saisir le réel. Les domaines abordés sont variés : la mort, l'argent, la religion, la musique, la cuisine, l'oralité et l'écriture... Et les thématiques déclinées encore plus, mais certaines apparaissent prégnantes : la force du lien familial, l'importance de la parole, la complexité de la relation aux autres entre familiarité et mise à distance... Différents aussi les groupes tsiganes représentés : des Rom, des Sinti, des Gitanos, des Manus... Et les pays visités : Hongrie, Italie et Autriche, Espagne et Portugal, France et Belgique... Au fil des chapitres, le tableau se met en place : l'Europe des Tsiganes ou l'Europe selon certains Tsiganes ? Mais il reste inachevé et pourrait aussi bien donner à voir d'autres configurations : qui peut prétendre épuiser la complexité tsigane ? Le propre de l'ethnologie est de mettre en évidence les dynamismes qui animent les sociétés qu'elle étudie. Ce livre montre que si les Manus , les Gitans, les Sinti, les Rom... réussissent à rester ce qu'ils sont dans le monde tel qu'il va, c'est-à-dire à conjuguer fi délité à soi-même et adaptation, c'est avant tout en s'appuyant sur les ressources qu'ils trouvent au sein de leurs propres communautés - constat qui, dans le contexte politique contemporain, n'est pas sans importance.

  • Bijoux fantaisie, exotiques ou « ethniques » contre bijoux précieux, classiques, « de famille », les bijoux hier déclinés à tous les temps se conjuguent aujourd'hui à tous les modes au mépris des frontières spatiales et temporelles. C'est en partant de ce métissage moderne et pour approcher l'énigme de la fascination ou du rejet qu'ils suscitent que Patrizia Ciambelli s'est mise à l'écoute des paroles et des pratiques contemporaines. Loin de réduire les bijoux à la somme de leurs usages, à leur dimension historique ou esthétique d'objets précieux, l'ethnologue cherche à en capter les éclats fugaces entre la présence et l'absence, le secret et le dévoilement, l'oubli et le souvenir. Elle jette ici un pont entre présent et passé en éclairant tant les coutumes de jadis attachées à leur acquisition, à leur port, à leur conservation et à leur transmission que les manipulations et innovations actuelles, marques d'une volonté de rupture et de singularisation. Dans tous les cas, acheter un bijou, l'offrir, le vendre, le transformer, le perdre ou l'abandonner sont autant d'actes par lesquels un individu se pose comme personne et affiche la nature des relations qu'il entretient avec les autres. Du côté des femmes surtout, interlocutrices privilégiées en ce domaine, le « parler bijoux » a révélé, tout autant que les singuliers pouvoirs prêtés à ces objets, les manières dont ils scandent et ordonnent des parcours et des destins. Secrets de famille, indiscrètes révélations, amours et ruptures, comme les bijoux qui les signent, peuvent être montrés ou cachés, vrais ou faux, enfouis dans les mémoires comme dans des coffrets et s'en échapper lorsque la parole les entrouvre...

  • Aux frontières politiques et administratives se superposent parfois, et s'ajoutent souvent, des limites culturelles, apparemment vagabondes, qui fragmentent l'espace. Techniques culturales, spécialités fromagères, costumes folkloriques, types architecturaux, systèmes familiaux, langues et dialectes, allégeances religieuses, etc., dessinent un paysage complexe d'usages dont les aires d'extension coïncident rarement. Façonnées par les grands et les petits mouvements de l'histoire, ces limites sont des sites privilégiés pour l'investigation ethnologique. Comment se sont-elles construites et déplacées à travers le temps ? A quoi rime leur extension ? Quelles caractéristiques révèlent-elles des sociétés qu'elles partagent ? Comment sont-elles perçues et vécues par ceux qui les côtoient ? À travers plusieurs études de cas (en France mais aussi en Italie, en Slovénie, en Irlande du Nord) et à différentes échelles (des grandes divisions culturelles au sein de l'espace national aux césures entre « pays » et entre quartiers urbains), ce livre examine les processus de fragmentation de l'espace qui peuvent se traduire par des coupures anodines, d'intenses contacts ou des fractures dramatiques. Aux sites frontaliers, qui ouvrent le champ des possibles échanges, s'opposent ainsi les sites frontières, traversés par une ligne de démarcation.

  • Contrairement au mythe toujours vivace d'une paysannerie vendéenne passive et fidèle à un ancien régime catholique, féodal et monarchique, Bernadette Bucher nous plonge dans une histoire profonde jalonnée de ruptures, de rebellions populaires et renversements d'alliance à l'égard de l'Eglise, des seigneurs et du roi. L'importance du protestantisme sur la terre même des guerres de Vendée n'en est pas la moindre surprise. Pour l'auteur, la continuité entre cette Vendée mythique et la Vendée contemporaine résulte moins des idéologies politiques et religieuses que de la remarquable plasticité de la culture populaire bocaine dont l'ethnologue nous décrit les changements spectaculaires observés sur le terrain depuis quinze ans. Les particularités de l'économie domestique (coublage, salariés dits à mi-viage), l'étonnante vitalité des codes de conduite et des valeurs-charnières (vaillance, simplicité, économie), la richesse des rites de sociabilité (mariage, chasse à courre, caves des hommes) mettent en lumière une logique inattendue des transformations du monde rural. À l'heure où l'Europe cherche à se créer une identité supranationale, Descendants de Chouans nous invite ainsi à revoir le concept même de « communauté » à la lumière du modèle vendéen, et à redonner au quotidien le rôle qui leur revient dans les métamorphoses de l'Histoire.

  • Dans de très nombreuses sociétés à État, la civilisation commence avec la maîtrise de la fermentation, étape décisive, mais toujours incertaine, qui lui permet de s'extraire de l'état de nature tout en préservant des liens privilégiés avec celle-ci. Élément vivant utilisé dans un but festif ou alimentaire, source d'énergie disponible en toutes saisons, le produit fermenté - qu'il s'agisse de boissons alcoolisées ou de pains - entretient un rapport symbolique, voire analogique avec le sang. On le retrouve ainsi dans de très nombreux sacrifices, rites funéraires ou fêtes de fertilité. Produit à l'élaboration toujours aléatoire, il symbolise tout à la fois l'importance de la technique humaine et le respect dû aux dieux. La boisson fer-mentée est un cadeau divin, elle est parfois la divinité elle-même, et l'homme civilisé l'ingère selon certaines règles pour se nourrir, communier avec son dieu, et se réjouir avec ses semblables. Les détenteurs du pouvoir terrestre se sont toujours efforcés de la contrôler pour se légitimer mais aussi pour en maîtriser les abus, dommageables pour l'ensemble de la collectivité. C'est lorsque la boisson se désacralise qu'elle se désocialise et remet en jeu l'avenir du peuple. En collaborant à l'étude de ce Ferment divin, anthropologues et historiens nous font suivre de manière originale et passionnante le parcours de notre culture, depuis son origine indo-européenne - avec le soma et son substitut - jusqu'à la rencontre avec le Nouveau Monde où seront mis en évidence les effets destructurants de nos boissons distillées venues prendre la place des liqueurs fermentées traditionnelles.

  • En se situant toujours au plus près des gens, de leurs paroles et de leurs actions, ces seize textes précis et respectueux des variations régionales entendent rompre avec les considérations générales et globales qui escamotent le plus souvent le "grain" si particulier de la culture kanak. En retour, loin de tout exotisme et de tout passéisme, ce livre propose des outils d'investigation et d'analyse novateurs, pour aborder l'une des civilisations les plus originales et les plus toniques que la France ait eues à connaître.

  • Que signifie l'investissement actuel pour une campagne chargée de réassurer nos identités ? Étant de plus en plus nombreux à être citadins, ne s'agit-il donc là pour nous que d'une nostalgie ? Les ethnologues, géographes et sociologues dont les travaux sont rassemblés dans ce volume montrent la complexité du phénomène. S'il est vrai que la patrimonialisation de la campagne peut parfois prendre çà et là des accents passéistes, il ne s'agit que d'un effet trompeur. Dans ces reconquêtes, il ne s'agit pas seulement pour les ruraux de témoigner des valeurs qui les ont fait tenir ; il s'agit aussi, pour une société toute entière (anciens et nouveaux habitants), de se réapproprier un bien commun à partir de projets tournés vers l'avenir. Une multitude d'acteurs - associations, élus, techniciens, agriculteurs, entreprises agroalimentaires, professionnels du tourisme ou de la culture - débattent, à travers la « mise en patrimoine » d'un territoire, d'un foie gras, d'une race domestique, d'un champagne ou d'un savoir-faire..., d'autres types de rapport au monde (à l'espace, au temps, à l'habiter, au corps...) qu'il convient d'instituer. Et, patrimoine ne rimant ni avec « folklore » ni avec fermeture sur soi, ces articles démontrent que, pour y réussir, ce sont les avis de ces acteurs qu'il convient, avant tout, de prendre en compte. Cet ouvrage est issu d'un programme de recherche collectif financé par la mission du Patrimoine ethnologique du ministère de la Culture en 1994 et 1995 et intitulé « Nouveaux usages de la campagne et patrimoine ». Il est le résultat d'une animation scientifique qui, outre les responsables de la présente publication, a mobilisé sous l'autorité de la mission du Patrimoine ethnologique de nombreuses personnalités de la recherche et de la valorisation des territoires ruraux. Citons ceux qui nous ont accompagné dans la rédaction des textes de l'appel d'offres et dans les séminaires organisés aux Moussières et à Die : Noël Barbe, Jean Davallon, Françoise Dubost, Thierry Geffray, Philippe Goergen, Pierre-Antoine Landel, François Portet, Yvon Lamy, Bernadette Lizet, André Pitte. Qu'ils soient tous ici chaleureusement remerciés.

  • Parmi les sports de compétition, le rugby apparaît comme l'un des plus « virils ». Il doit pour une bonne part cette réputation au jeu lui-même - mêlées, plaquages et autres « percussions » plus ou moins violentes -, mais aussi au parfum de scandale qui entoure les « troisièmes mi-temps » d'après match. La rumeur véhicule à leur propos des légendes épiques et picaresques d'excès alimentaires, éthyliques ou sexuels qui semblent également faire partie du jeu. Le monde du rugby institue ainsi une sociabilité d'hommes qui passe par l'exclusion, volontiers emphatique, des femmes et tout particulièrement des épouses de joueurs, celles que l'on appelle parfois les « veuves du rugby ». Mais les femmes et les valeurs du féminin ne sont-elles pas beaucoup plus présentes qu'il n'y paraît de prime abord ? Grâce à une ethnographie approfondie, Anne Saouter démontre que, à côté du modèle dominant dans lequel les femmes ne peuvent être que des « mamans » ou des « putains », on voit se dessiner d'autres modes de présence du féminin, grâce notamment au personnage encore marginal de la joueuse de rugby. L'expansion du rugby féminin suffira-t-elle cependant à remettre en cause un édifice symbolique qui, du moins dans le rugby français, correspondait à une véritable initiation masculine ? Initiation qui imposait déjà des jeux ambigus avec la définition des sexes, dont témoigne le soupçon d'homosexualité (plus ou moins « refoulée ») qui pèse sur les joueurs.

  • Pourquoi en France a-t-on donné la priorité à l'étude de la parenté, et dans les pays de langue allemande à celle de la narration populaire ? Quels rapports entretiennent l'ethnologie française avec l'histoire et celle de langue allemande avec le politique ? De quelle manière étudie-t-on, ici et là, les faits symboliques et religieux, et qu'entend-on par symbolismes populaires ? Quels objets de recherche, quels problèmes sollicitent aujourd'hui les ethnologues ? Ce sont là quelqu'unes des interrogations auxquelles on a cherché à répondre dans ce face à face. Les quatorze essais présentés ici dégagent en miroir l'originalité, et les divergences, de ces deux écoles majeures de l'ethnologie de l'Europe. Les auteurs passent en revue les objets d'étude, les méthodes, les principales orientations théoriques, l'histoire mais aussi l'avenir de cette discipline désignée, selon le lieu et le moment, par les termes d'etimologie, Volkskunde, folklore ou arts et traditions populaires. Mais, par delà le tableau des originalités et différences dans l'ethnologie de ces deux aires linguistiques, cet ouvrage ouvre une brèche dans le mur d'ignorance réciproque qui sépare les ethnologues de l'une et l'autre langue : tâche primordiale si l'on veut comprendre le champ des civilisations européennes.

  • Aussi massif qu'évanescent, le cheval noir de la Nièvre fut inventé, modelé, sculpté de toutes pièces voici un siècle. On l'a voulu reproducteur d'élite, voué aux concours de race et authentifié par un livre généalogique. L'objectif de ses créateurs était de prendre place sur le marché des géniteurs d'exportation, marché lucratif et prestigieux, mais très encombré. Quand le cheval noir fit son entrée, les éleveurs nivernais avaient déjà réalisé leur chef-d'oeuvre : le boeuf « blanc », charolais d'origine, affiné et « marqué » dans la Nièvre. Côté chevaux, les hommes du Perche tenaient alors le haut du pavé avec leur fameux percheron, le cheval de trait par excellence, qui fascinait la riche clientèle américaine. Sur tous ces fronts, le Nivernais dut mener un combat incessant. Aujourd'hui encore, en 1988, la presse se mobilise pour la cause du « trait nivernais », le « noir de velours », « fleuron du département » dont subsistent quelques rares spécimens, choyés par des éleveurs passionnés. L'exemplaire aventure de ce mastodonte montre comment des conflits sociaux peuvent se vivre par animal interposé, notamment autour du clivage entre cheval de trait et cheval de selle, si riche de sens dans notre histoire. À partir d'une patiente et minutieuse enquëte ethnohistorique, Bernadette Lizet interroge la notion de « sang sous la masse », et nous invite à une passionnante réflexion sur l'émergence des races de trait au siècle dernier. S'y confrontent les enjeux sociaux et les données biologiques, les contraintes techniques et les représentations collectives, au rythme des revirements de la mode, mais aussi des lentes inflexions de l'histoire.

  • Qu'est-ce qu'une culture du travail ? Comment la définir autrement qu'en opposition à la culture savante ? Quelles relations une société entretient-elle avec son ou ses industries ? Comment définir et appréhender ce qu'on appelle la culture d'entreprise ? A ces questions ethnologues, sociologues, géographes et historiens apportent ici des réponses. Ce livre est aussi consacré à l'intérêt que ces sociétés, villes, petites régions, entreprises, portent à ce qui constitue leur patrimoine industriel. Plus que des matériels, rapidement obsolètes, il s'agit d'une compétence collective, du savoir-faire d'un groupe, considéré comme un capital culturel valorisant et rentable. Comment, par exemple, Saint-Étienne, vieille métropole manufacturière, a-t-elle joué de ses atouts dans les différentes phases de son développement ? Quelle image a-t-elle voulu donner d'elle-même ? Ces sociétés du travail ont connu ces derniers temps des crises. Elles ne parviennent plus à se reproduire en l'état. Le changement passe aussi par les mentalités. Plusieurs communications suggèrent de ce point de vue des pistes intéressantes. L'histoire de la culture d'entreprise de la SNCF, par exemple, éclaire d'une façon originale les grandes grèves de l'hiver 1986. Enfin on trouvera à la suite des communications l'essentiel des discussions, qui montrent la démarche suivie par chaque chercheur. La confrontation des terrains et des méthodes a donné lieu à des débats critiques enrichissants, utiles à la constitution d'une anthropologie industrielle interdisciplinaire.

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