Presses universitaires de France (réédition numérique FeniXX)

  • On supposera qu'il existe une histoire universelle des genres au sein de laquelle certains noms tiennent lieu de repères, ouvrant ou achevant des aventures formelles ; scansion triomphante ou tragique. Proust et Musil figurent dans l'histoire du roman, à un moment où, au début du XXe siècle, le sujet, voire le sujet de l'écriture, ne s'appartient plus à lui-même, où la conscience, privée de son miroir autobiographique, n'est que poussière de temps, où enfin l'homme, fût-il homme de lettres, n'apparaît plus ès qualités et où la question fondatrice devient : Comment, et malgré cela, écrire ? Ce que la comparaison met en lumière, c'est de quelle manière les choix esthétiques de chacun relèvent de choix éthiques contradictoires, donnant à lire de manière exemplaire le partage des écritures d'une époque. Paris contre Vienne ? Sans doute, à la condition que l'on considère ici et là l'effet singulier d'une vérité et l'épaisseur historique de cette opposition, mais aussi que l'écriture surgit comme un événement imprescriptible, fût-ce par un lieu.

  • Pour que la modernité soit, il a fallu que l'économie fût ; fût découverte. L'homme moderne n'a inventé ni la technique, ni la rationalité, ni même la science, quelles que puissent être ses illusions à ce sujet. Mais il a bel et bien découvert l'économie. Pour placer dans sa mouvance active la totalité du réel, lui-même y compris. L'économie, première servie... Partant de ce lieu stratégique de notre modernité, Georges-Hubert de Radkowski nous fait arpenter toutes les contrées privilégiées par notre société, nous introduit dans toutes ses demeures. Guidés par lui, nous mettons à nu l'imposture anthropologique qui rend solidaires économie et production de richesses ; nous saisissons dans leurs dimensions véritables la place et la signification de la technique, nous cernons le contour secret et méconnu de son être. Chemin faisant, apparaissent à nos yeux l'espace où se déploie l'oeuvre d'art, le rôle caché du travail dans la vision de notre temps, l'inconsistance de la notion occidentale du progrès technique, le caractère fantasmagorique de cette entité « à tout faire » de l'économie politique, le besoin. Cette interrogation sur l'économique, approche radicale de ses assises, nous met à l'écoute de cette puissance « poétique » et abyssale d'où proviennent l'humanité de l'homme autant que toute l'histoire de la société humaine : celle du DÉSIR. Ce texte où travaille le désir inaugure une critique de l'économie, équivalent contemporain de la rupture apportée par Georges Bataille dans La Part maudite et La Notion de dépense.

  • Ce livre repère la naissance d'une théorie de l'Évolution originale. Étudiant les transformations des systèmes génétiques sous l'effet de leurs propres programmes, l'auteur met au jour, derrière la foison du Vivant, une sorte de tableau fixe du développement évolutif analogue au tableau des Éléments de Mendeleiev. Il présente les règles d'une grammaire théorique de l'Évolution, une taxinomie générative permettant la reconstitution prospective de la collection des êtres réels et la prévision des formes possibles. Cette théorie n'est pas une invention idéologique plaquée sur la réalité expérimentale mais une analyse rigoureusement épistémologique poussant à l'extrême les implications des découvertes de la biologie moléculaire. Traitant le matériau génétique comme un domaine du Signe, J.-C. Rufin y fait apparaître l'outillage conceptuel d'autres champs sémiotiques, en particulier la théorie syntaxique. Le Darwinisme n'est plus l'horizon indépassable de l'Évolution. Il se trouve désormais englobé et particularisé par un nouvel ordre, l'Évolutique, qui offre une théorie générale de la transformation des systèmes matriciels. Terrain de cette naissance, le Savoir biologique se dissout en tant que champ circonscrit par le transcendantal « vie » et de ce fait confirme sa valeur de science critique, au centre d'une brisure qui parcourt tout le champ de la connaissance contemporaine.

  • « Les maîtres mots du discours de l'épistémologie future devraient être ouverture et pluralisme. » Ce livre de Paul Scheurer constitue un itinéraire qui nous guide à travers ce pays encore insuffisamment exploré des philosophes : l'aventure de la science contemporaine. Parcours méthodologique libre et joyeux, il nous emmène à la conquête d'une histoire et d'une philosophie des sciences qui, à la suite de Bachelard et des maîtres de l'épistémologie anglo-saxonne Popper, Kuhn, Lakatos, saurait renouer avec une pensée des formes, au-delà de l'âge structuraliste. Logomathique, relation d'équivalence, révolution « Supercopernicienne », dérévolution Einsteinienne, exploration neuve du champ des possibles, telles sont les étapes par lesquelles Paul Scheurer nous entraîne à la découverte de cette croissance plurielle de la science actuelle, faite de révolutions autant que d'évolution. Ce livre, qui explore tour à tour les nombreuses transformations du savoir d'aujourd'hui, fondées sur celles d'hier, et la multiplicité diverse des discours et des langages qui les expriment, illustre la nécessité de la communication interdisciplinaire. Homme de science, puisque physicien, Paul Scheurer fait ici oeuvre de philosophe encyclopédiste : pariant sur l'organisation et la stabilité des formes, Révolutions de la science et permanence du réel est à la fois le discours d'une méthode et l'ensemble bien composé de méditations métaphysiques.

  • Sur l'oppression, on pourrait croire que tout a été dit. Pourtant, l'unique façon de changer le monde est de changer d'abord l'idée que nous nous en faisons : car c'est dans la culture que gît le noeud du problème, dans le logos - langage, logique - qui lui donne sens. C'est pourquoi il était nécessaire de reprendre l'analyse du concept d'Occident, et cela sans masochisme : le travail d'écriture n'est-il pas déjà, par lui-même, une voie de libération ? On trouvera donc ici les premières traces de ce parcours, où il s'agit surtout de l'exclusion dont le sauvage, la femme, le fou n'ont pas fini d'être victimes. Mais entre tous ces textes se tissent des liens qu'on a aussi tenté de faire voir : la question de la folie nous oblige à poser celles du pouvoir et du sacré, qui à leur tour nous reconduisent vers la folie du monde. Et cependant le cercle n'est pas clos. C'est d'ailleurs la fonction de la philosophie d'en chercher le centre et de nous aider à en sortir.

  • Ce livre est le résultat d'une heureuse rencontre entre la moderne théorie de l'art et la « révolution structurale », étudiée dans l'oeuvre du fondateur du structuralisme en sciences humaines. Les grands axes de l'anthropologie de l'art chez Lévi-Strauss sont dégagés, tandis que se poursuit un dialogue passionnant entre l'aventure intellectuelle de l'anthropologie structurale et plusieurs efforts visant, dans le domaine philosophique, à fonder le dépassement de l'idéalisme en esthétique. D'une façon à la fois claire et solide, l'auteur allie sans peine la rigueur de l'analyse à un sens très vif de la recherche interdisciplinaire.

  • Feu la pensée structurale. Et s'effrite du coup le discours théorique - ou un certain discours du théorique. A titre d'exemple (mais c'est déjà plus qu'un exemple) - en sciences humaines - : le dispositif généralisé de la sémiologie. On sait comment, au cours des années 60, du moins en France, se cherchait sous l'hégémonie systémique du structuralisme une théorie des grands ensembles. Depuis ce métadiscours s'est dispersé, sinon effondré. Demeure son objet : le langage. Ça parle. Ça nomme. Ça phrase. Partout des chaînes de sens capté. En moi et alentour. Sans relâche. Quoi de plus sûr ? de plus vigilant ? Seule l'écriture ne connaît pas de limites. Depuis quel lieu autre dès lors garder sauf l'or du silence ? Et suprême opprobre : comment signer son titre ? Franchir la capture. Forcer le mur du sens fini, et partant, ne rien conclure. Nulle volonté de pouvoir, d'avoir, de savoir. Pas de dernier mot. N'est-ce pas ce qui chez Barthes fait toute l'aventure ? Ce titre vise alors, à travers l'inscription de son étymon (aventure, c'est aussi originellement avenir), le report toujours ailleurs du signifiant dans l'écriture de Barthes et, conjointement, la désorientation constante de cette pratique même en sa perpétuelle mobilité.

  • Don Juan était encore un rêveur. Il voulait encore séduire, il voulait être aimé pour lui-même. Il pouvait encore vaciller sous le regard de l'Aimée. Il restait malgré tout un nostalgique de l'amour courtois. Il traînait encore une âme de chevalier sur les espaces nouveaux que découpe et organise la Raison technicienne et industrielle. Il ne voit pas la mutation qui l'emporte, il fait sa cour « à l'ancienne » mais il a déjà la passion du grand nombre. A cet égard il n'a pas les moyens de ses désirs. Sade va les lui donner. Il va inventer pour le libertin un corps à la mesure des fantasmes que sécrète le nouvel ordre des choses ; ce corps il va le soumettre à un rigoureux processus d'équarrissage et d'abstraction, il va le faire entrer dans son destin industriel, dans l'ère du rapport post-amoureux. De l'agencement combinatoire des partenaires au forcing programmé des jouissances, de la reproduction standard des corps ou de leurs parties en vue d'éjaculations calibrées aux répétitions amnésiques des orgies, ce qui choit c'est l'aura du désir et ses sortilèges, c'est sa temporalité indécise et ses signes ambigus, c'est son infinité lyrique, ce qui triomphe c'est l'éros comptable et mécanicien. Dans cet usinage de la jouissance, tout peut être figuré et accompli, tout, sauf l'amour.
    Sade dans son outrance (qui est aussi son jeu d'écriture et son ironie) ne fait peut-être que nous indiquer le terme d'une démonstration depuis longtemps commencée : il fait avouer à une Raison conquérante le stade ultime de sa domination, celui où se nouent dans une même figure paranoïaque le Pouvoir, le Discours, le Sexe et l'Argent.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

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