Publie.net

  • Quel chef d'oeuvre : l'horreur dans le Frankenstein n'est jamais recherchée pour elle-même - elle ne déborde jamais dans le texte : elle est effrayante, mais absolument. Elle tue, cependant. Et son inventeur en sera l'ultime victime. On ne triche pas avec ce qui est réservé à Dieu : créer l'homme. Le sous-titre : Frankenstein, ou le Prométhée moderne.
    On est en 1818, quand Mary Shelley nous offre cette création-monde. Tout ce qui bientôt fera l'art romantique. Héros mangés d'art. Et la passion du voyage : dans ce roman incroyable on parcourt toute l'Europe de cette aristocratie nomade, Genève ou le Rhin, les Alpes ou l'Italie. Et puis cette longue remontée vers l'Écosse des malédictions.
    Un défi tout aussi formel : jeu multiple d'emboîtements, de récits interposés, jusqu'à ce moment magnifique où le monstre lui-même se met à partler dans le livre. Mais pour dire comment il s'y est pris pour apprendre à parler et à lire. C'est à en pleurer : lui-aussi est victime de sa violence, avant de la renverser en menace.
    Alors qu'elle est belle, cette échappée d'un bateau vers le pôle Nord, embarquant Frankenstein à la poursuite de son propre monstre, l'être sans nom qu'il a formé de ses mains pour défier la mort.
    Vous l'avez déjà lu trois fois, l'inimitable roman de Mary Shelley, dans les vieux livres de l'adolescence ? Eh bien ça fera quatre. Et l'enchantement garanti, le frémissement aussi.
    FB

  • Personne n'est jamais sorti indemne du "Tour d'écrou", vous êtes prévenus.
    Et pourtant, Jose Luis Borges, Maurice Blanchot, Tzvetan Todorov sont tous venus tenter d'en décrypter le mystère.
    C'est avant tout à un terrible et maléfique jeu de miroirs que nous convie Henry James : jeux de miroirs dans l'écriture, entre le journal de la gouvernante qui nous est donné à lire, et ce que nous imaginons du réel à travers son écriture.
    Mais surtout, les deux enfants. Pris à leur obsession, traqués par leurs images intérieures ? Et le combat mené contre la peur, si cette peur se manifeste par le réveil des morts (elles étaient bien réelles, les morts de Peter Quint et de la précédente gouvernante), cela met-il en cause leurs apparitions comme réelles ? Ou pourquoi pas la simple manipulation de la gouvernante par deux enfants cruels ?
    Personne n'a jamais pu trancher. Seulement voilà : on sort tremblant d'un livre éblouissant, tendu, partout précis comme une arme.
    Henry James, né à Albany, mais qui a vécu la plus grande partie de sa vie en Europe, est un géant de la littérature anglophone. C'est un avocat, Jean-Maurice Le Corbeiller, qui en 1929 est le premier à traduire "Le tour d'écrou" et "Les papiers d'Aspern". Traduction belle et tendue, elle aussi, qui ouvrira grand nos propres portes à l'oeuvre de James.
    FB

  • Comme toutes les bibliothèques, la bibliothèque fantastique c'est d'abord celle de ses propres souvenirs. Les livres qui nous ont fait trembler, les livres qu'on a lu dans un sentiment de fascination et de malaise, tournant les pages de façon pressée jusqu'à la révélation finale - ou pas de révélation, juste la catastrophe.
    Mes Jules Verne font évidemment le coeur de cette bibliothèque. Et dans l'ensemble des Jules Verne, quelques distorsions noires, quelques livres moins explicables.
    Ainsi, au premier chef, du Château des Carpathes. Les paysages. Les voyageurs, comme sortis brutalement d'un décor façon romantisme, avec ombres légèrement Frankenstein.
    Les ingrédients : des ruines, la peur, la mort.
    Ici, se rajoutent la peur et la voix. Et, ce qui nous concernerait pour aujourd'hui encore, l'anticipation d'un mystère technique, qui n'en est plus un pour nous mais alors, justement, ne saurait plus créer l'illusion fantastique.
    La popularité de Jules Verne dans notre littérature fait que l'ensemble de ses livres sont disponibles depuis longtemps, et librement, en version numérique. Mais souvent fautifs, ou pas adaptés à nos récentes liseuses et tablettes. Jules Verne mérite ce soin minimum. Et qu'on guide aussi, un petit peu : tentez-donc le Château des Carpathes...

    FB

  • Assurément un des plus fascinants pièges à fiction tendus par Henry James.
    Et le premier traduit avec "Le tour d'écrou", magistralement, par Le Corbeiller en 1929, pour faire entrer James dans la langue française.
    Bien sûr, la ville : le silence enclos dans cette grande salle obscure d'une maison labyrinthique, et l'eau et l'âge de Venise autour, qu'on arpente. James a suffisamment connu Venise pour en aspirer ce secret, si lié à notre imaginaire.
    Mais d'abord le chemin de crête, celui qu'il reprendra avec "La leçon du maître" et "L'image dans le tapis" entre autre : la création littéraire peut-elle se transmettre ?
    À quel prix, et en s'autorisant quelle rançon à mort sur ceux que nous pillons ?
    Et c'est bien de ce genre de vol et pillage qu'il s'agit, froidement, dans l'entreprise montée par le narrateur pour s'approprier ces fameux "papiers" d'Aspern. Aux mains de ces deux femmes, la vieille et la jeune, dans l'appartement clos de Venise, leur secret est stérile. Cela rejoint les débats en cours sur le droit d'auteur : pour un écrivain de la stature de Jeffrey Aspern (comme on utiliserait la même phrase pour le Bergotte de Marcel Proust), les archives n'appartiennent-elles pas à nous tous ?
    C'est sur tout cela que James organise cette danse lente, tournoyante et sombre, magistrale.
    FB

  • Des dispositifs pour se donner volontairement la mort, et briser le tabou sur le suicide, cela a toujours tenté notre société, dans ses rituels les plus secrets, et bien sûr la fiction n'est pas en reste (du fameux fauteuil de Cortazar à tout un bouquet d'histoires de Maupassant).
    Mais les amoureux du fantastique savent bien que Robert Louis Stevenson, notre cher Robert Louis Stevenson, le roi du suspense et du mystère, avec Le Maître de Ballantrae, Dr. Jekyll and Mr. Hyde, ou son Île Au Trésor.
    Lui, il investit carrément la Londres ténébreuse, celle des mystères de Jack L'Éventreur. On y marche de nuit comme dans le brouillard, mais il y a aussi des tavernes, des ponts, et cet étrange Club à l'entrée bien protégée.
    On s'y prend comment, pour vous l'offrir, votre suicide ? Il suffit d'un peu de chance et d'entraide.
    Et ça marche ? Que trop bien... Tellement bien, qu'on aimerait peut-être parfois faire demi-tour. Seulement, il semble que ce soit la seule chose interdite, au Club des Suicides... Sans doute le plus célèbre des contes, et le plus noir, que Stevenson rassemble dans ses Mille Et Une Nuits.
    Traduction de Thérèse Bentzon.

  • D'abord, c'est sentimental : "Les mains d'Orlac" c'est le film projeté dans "Au-dessous du volcan" et dont l'affiche prendra une telle importance pour le Consul...
    Mais pour le plaisir des ces années 20 qui s'ébrouent dans plein de découvertes techniques : la scène initiale de l'accident de chemin de fer est d'anthologie, mais sans cesse les voitures, l'électricité, le cinéma (je ne peux pas en dire trop) viennent multiplier les pistes du roman d'horreur façon XIXe.
    Au centre, un pianiste - et les musiques qui passent sont celles de Liszt, Debussy, Ravel. Et un chirugien. Greffer les mains ou le visage, désormais on sait (laborieusement). Ici, c'est la fiction qui accorde au pianiste accidenté les mains d'un homme juste guillotiné.
    /> Alors, quand les crimes qui surgissent semblent tous désigner Orlac comme coupable, et que ces mains qui lui sont étrangères sont incapables de musique, qu'il s'est fait chef d'orchestre dans un bastringue de seconde zone, et qu'il se mêle un peu de Crédit Lyonnais et une grosse prime d'assurance, on n'arrêtera pas la lecture même si le téléphone sonne.
    Immense classique, mêlant les mystères du corps aux mystères de la ville, avec un bon zeste d'occultisme pour pimenter l'ensemble, pas étonnant que le cinéma y ait trouvé son bonheur. Et nous le nôtre.

    FB

  • Relier l'Angleterre au continent a été un rêve pendant des siècles, jusqu'à l'inauguration le 6 mai 1994 du tunnel sous la Manche. En 1921, Maurice Leblanc, créateur d'Arsène Lupin, propose, dans Le Formidable événement, un moyen plus rapide et plus naturel ; la disparition de la Manche !
    Même si elle reste rare, l'idée d'un assèchement d'une mer pour découvrir - ou conquérir - de nouveaux territoires n'est pas absente de la science fiction ; citons L'Homme qui supprima l'Océan Atlantique d'Octave Joncquel ou Les Buveurs d'océans de H-G. Magog dans lequel un méchant Japonais projette de supprimer l'océan Pacifique afin d'offrir à son pays de nouveaux et riches territoires !
    Chez Maurice Leblanc, nulle intervention humaine. Des signes avant-coureurs ont bien alerté la population et les autorités mais la disparition subite de la Manche - le tunnel qui existe au début du roman s'effondre lui aussi - suite à un séisme prend tout le monde de court. Les territoires qui apparaissent se transforment immédiatement en un véritable Far-West où pullulent les aventuriers les plus immoraux à la recherche des trésors engloutis depuis des siècles et l'on assiste à une véritable pluie d'or qui rend fou. Le héros, Simon Dubosc, à la recherche de la jeune femme élue de son coeur et qu'il doit conquérir à la manière d'un preux chevalier, aidé par un authentique Indien d'Amérique, explore la nouvelle contrée et doit lutter dans ce monde post-apocalyptique où seule règne la loi du plus fort.
    Cette incursion de Maurice Leblanc dans la science fiction fut publiée à l'origine dans la revue Je Sais tout, qui accueillait aussi Arsène Lupin, en octobre et novembre 1920 avant de paraître l'année suivante aux éditions Pierre Lafitte. Plusieurs éditions se succédèrent jusqu'en 1941 (chez Hachette qui avait repris le catalogue des éditions Lafitte), puis entre 1941 et 2011 seulement trois éditions furent publiées.
    La présente édition propose le découpage de l'édition pré-originale Je Sais Tout.
    Philippe Ethuin (extrait de la présentation)

  • Le Golem

    Gustav Meyrink

    On finira essoufflé, on aura perdu tout rapport au réel le plus simple. On aura traversé des crimes sordides, on aura traversé les lieux les plus secrets du vieux ghetto de Prague, pièces secrètes et passages mystérieux. On aura croisé des personnages au bord de la folie, d'autres qui s'immergent dans le plus haut de la mystique juive, un brocanteur aux étranges trafics, un livre de magie à déchiffrer, et le narrateur qui lui-même est peut-être l'énigme la plus décisive : n'obtient pas qui veut, dans un roman fantastique, de vous faire frissonner lorsque le narrateur découvre son double face à face.
    Publié par Gustav Meyrink en 1915 (et la chance de cette belle traduction de Denise Meunier, en 1929, devenue elle aussi un classique), le Golem sera décisif pour Kafka et ses amis. Stylistiquement aussi : s'il n'avait pas été le traducteur tchèque de Dickens, est-ce que Meyrink aurait pu faire surgir ainsi ses personnages à travers les pages, de la même façon qu'il leur fait littéralement traverser les murs ?
    Et ce serait bien dommage, dans nos lecture numériques, de ne pas nous offrir nous aussi une bonne lampée de ces meilleures peurs, celles qui naissent du livre terrifiant... Les amoureux de Prague y retrouveront l'enchantement mystérieux de la ville. Pour les autres, bonne nuit blanche.
    FB

  • L'oeuvre de J.H. Rosny l'aîné vient de passer en domaine public. Mais, 70 ans après sa mort, avons-nous cessé de le lire, avec ce mélange d'effroi et de malaise qui signe les grandes oeuvres de la science-fiction ?
    Etrange, de le voir correspondre avec Conan Doyle, et inventer simultanément avec H.G Wells des thèmes qui nous touchent avec la même urgence aujourd'hui.
    Nous savons aujourd'hui que, dans les galaxies voisines, et même dans d'autres confins de la nôtres, des planètes semblent autoriser la formation de la vie. Nous avons découvert la présence d'eau sur Mars, qui garde bien de ses secrets. Ces derniers mois, un équipage d'astronaute s'est entraîné en temps et vaisseau réels à l'accomplissement d'un voyage de reconnaissance. Et nous savons déjà avoir été les artisans de notre irréversible déclin sur notre propre planète.
    Questions donc à forte résonance pour nous. Mais quelle étrangeté de voir Rosny l'aîné les affronter dès 1921, avec cette finesse et ce pessimisme qui lui sont propres, et qui résonnent dans sa belle langue. Nous avons aussi appris que nous portons des gènes de l'homme de Néanderthal, et des biologistes d'aujourd'hui tentent de réussir d'improbables clonages : voilà ce dans quoi aussi se risque ce roman suspendu et décalé, précis et prenant, qu'est "Les navigateurs de l'infini".
    S'il faut se laisser à nouveau surprendre par Rosny l'aîné, et ne pas le laisser discrètement à l'ombre de la "Guerre du feu" qui touche pourtant aussi un fantasme sensible, c'est bien parce que les problèmes qu'il évoque pourraient bien, à un siècle de distance, se révéler à la fois nos meilleurs rêves et nos risques premiers.
    Et c'est pour cela que, par delà le plaisir de la fable, et un roman tendu et visionnaire, nous l'en remercions.
    FB

  • Les trois yeux

    Maurice Leblanc

    Un savant, Noël Dorgeroux crée le « rayon B », son neveu Victorien Beaugrand est l'un des premiers témoins des prodiges de ce rayon: sur un mur sont projetés des images comme cinématographiques mais... venues du passé ! Noël Dorgeroux compte devenir riche en utilisant son invention : quel plus beau spectacle que celui de l'histoire, de la vraie Histoire, restituée par un moyen scientifique difficile à comprendre? Revivre l'exécution de Miss Cavell, espionne de la Première Guerre Mondiale, assister à la bataille de Trafalgar, être témoin de la première ascension des Montgolfier à Annonay, observer la montée à l'échafaud de Louis XVI, voir un combat aérien de la Grande Guerre, ou encore suivre le chemin de croix de Jesus Christ : que de merveilles à dévoiler, quelle histoire vivante à découvrir !
    Le succès est immédiat mais bientôt Noël Dorgeroux est assassiné et c'est la lutte pour connaître son secret. Tenu en haleine, le lecteur ne la découvre, bien plus extraordinaire encore que ces « trois formes inexplicables », ces « trois cercles triangulaires », ces « formes qui diffèr[ent] toutes les unes des autres » et qui « diffèr[ent] d'elles-mêmes en l'espace d'une seconde » vus par les témoins de ces projections...
    Maurice Leblanc en quittant pour un temps l'univers lupinien nous entraîne dans le domaine de ce merveilleux scientifique théorisé par un autre Maurice, Maurice Renard: « Il n'y a de merveille que dans le mystère, dans l'inexpliqué. Tout prodige cesse d'en être un aussitôt que nous pénétrons ses causes réelles et sa véritable nature, dès qu'il passe du ressort de l'ignorance ou de celui du doute dans celui de la science. » Car derrière l'étrange se cache la science et l'écran sur lequel apparaissent les Trois Yeux est l'image même de ce merveilleux scientifique qui « brise notre habitude et nous transporte sur d'autres points de vue, hors de nous-mêmes.»
    Philippe Ethuin, extrait de la présentation.

  • C'est l'art de l'intrigue du XIXe dans toute sa splendeur. Pierre Zaccone, l'un des maîtres du roman dramatique parisien par excellence, hélas trop méconnu mais néanmoins remis au goût du jour par quelques passionnés, nous livre ici l'une de ces histoires dont il a le secret.
    Tout commence par un atroce crime dans une sombre maison près de Paris, par une nuit d'orage... Le tableau parfait, un décor qui fait frissonner, décrit à merveille par un auteur maîtrisant tous les codes du genre. Quinze années plus tard, le passé rattrape les assassins, et l'auteur met les pions en place sur le grand échiquier de l'enquête. Se croisent alors les protagonistes dans un étrange ballet, où les intérêts des uns, l'argent, la gloire, le pouvoir, s'opposent à ceux des autres, l'amour, la justice, la vengeance. Un polar à rebours, puisque nous autres, lecteurs, connaissons le nom des assassins, et que nous assisterons, en spectateurs conquis, à la grande danse des nuits parisiennes, aux manigances et aux intrigues, aux coupés qui brûlent le pavé, aux lettres secrètes ; enfin, à la course folle de ceux qui fuient le passé et de ceux qui en cherchent la clé. Ajoutez à cela une dose de surnaturel et de mystère, et vous aurez entre les mains un classique qui méritait de retrouver son public, puisque il est pour la première fois (à notre connaissance), disponible en numérique.
    Une publication en collaboration avec le site et la collection ArchéoSF, bien entendu.

  • L'oeuvre de J.H. Rosny l'aîné vient de passer en domaine public. Mais, 70 ans après sa mort, avons-nous cessé de le lire, avec ce mélange d'effroi et de malaise qui signe les grandes oeuvres de la science-fiction ?
    Etrange, en tête de cette fiction tout entière basée sur peur, malaise, angoisse de le voir en préliminaire correspondre avec M. Conan Doyle lui-même, à propos du récit "The poison belt" que H.G Wells publie quasi simultanément, quasi sur le même thème, et bien sûr sans concertation des deux écrivains.
    La lumière nous reste aujourd'hui une énigme : limite ou non de sa vitesse, lumière fossile, orages stellaires... Et si un de ces orages venait à traverser notre galaxie, et que soudain notre lumière habituelle, celle du soleil, en devienne malade ? Soudain, d'étranges dédoublements de réfraction. Soudain il manque une couleur au vieux spectre...
    Et d'étranges phénomènes s'emparent des grandes villes : crises d'angoisse, émeutes et violences qui se propagent.
    Écrit en 1913, Rosny l'aîné se confie aux éléments les plus déterminants de la modernité : l'automobile omniprésente, le rôle de la presse, le téléphone, et bien sûr les lois de l'optique, même quand elle se détraque. Lorsque s'évanouit la première attaque, il tire les conséquences sociales et économiques - très positives - d'une catastrophe qui a brusquement vidé d'un tiers l'effectif humain. Sauf qu'ici ce n'est pas fini...
    On pense à bien des malaises et catastrophes plus récentes. Et difficile d'échapper à l'ombre rétrospective de la catastrophe elle bien réelle et similiaire, qui embrasera le monde un an plus tard, en 1914, pour quatre années d'obscurité pire, si due seulement aux hommes.

    S'il faut se laisser à nouveau surprendre par Rosny l'aîné, et ne pas le laisser discrètement à l'ombre de la "Guerre du feu" qui touche pourtant aussi un fantasme sensible, c'est bien parce que les problèmes qu'il évoque pourraient bien, à un siècle de distance, se révéler nos pires maladies, nos risques premiers.
    Et c'est pour cela qu'on s'abandonnera d'un seul trait à ce roman d'ampleur.
    FB

  • Le nom de Paschal Grousset (1844-1909), qui signait ses oeuvres des pseudonymes d'André Laurie, Tiburce Moray et Philippe Daryl est sans doute un peu oublié aujourd'hui. Son rôle politique, intellectuel et littéraire à la fin du XIXe siècle fut pourtant de quelque importance. Participant à la Commune de Paris (1871), il est condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie dont il s'échappe pour vivre en exil en Australie puis en Angleterre jusqu'à l'amnistie de 1880.

    André Laurie est un auteur essentiel dans la constitution du genre « science-fiction » comme l'a encore récemment montré Daniel Compère. Il extrapole différents moyens de transports comme le tube transocéanique dans De New-York à Brest en sept heures (1888), met en scène des civilisations survivantes dans des Lost race novels (histoires de mondes perdus) dans Le Secret du mage (1889) ou L'Obus invisible (1905), découvre une ville sous-marine atlante (Atlantis, 1895) et nous livre l'histoire de Spiridon le muet (1906-1907) dans laquelle une fourmi géante représente une forme de vie non humaine douée de raison et d'intelligence.
    André Laurie est aussi un homme de son temps, fortement marqué par l'idéologie colonialiste : la première partie des Exilés de la Terre »annonce L'Invasion noire de Danrit par la description du fanatisme musulman qui se prépare à submerger le monde des infidèles. Laurie enchâsse en effet son aventure fictive dans l'histoire politique du Soudan soulevé par le Mahdi Muhammad Ahmad ibn 'Abd Allah. L'aventure s'ouvre en février 1884 avec la nomination du général Charles Gordon au poste de gouverneur général du Soudan, se déroule durant la résistance de Khartoum placée sous ses ordres et s'achève en janvier 1885 au moment où Paris apprend la chute de la ville et la mort de Gordon... Les mots employés tant par les personnages que par le narrateur illustrent ce parti pris et les craintes occidentales de l'époque.

    En citant en exergue « Cyrano, Swift, Edgar Poe, Jules Verne et beaucoup d'autres », André Laurie se place dans une filiation. Savinien de Cyrano de Bergerac écrit vers 1650 Histoire comique des États et Empires de la Lune (publié de manière posthume en 1657, deux après la mort de l'auteur). Il y narre ses aventures, son départ de la Terre en machine à fusée et sa découverte des Sélénites qui vivent au Paradis. Jonathan Swift présente dans Les Voyages de Gulliver (1726) l'île volante de Laputa dont les habitants sont férus de mathématique, de physique et d'astronomie. L'Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaal (1835) d'Edgar Poe est la relation du voyage en ballon du citoyen de Rotterdam Hans Pfaal vers la Lune. Enfin est-il nécessaire de présenter De la Terre à la Lune (1865) et sa suite Autour de la Lune (1869) de Jules Verne dans lesquels les intrépides capitaines Nicholl, Impey Barbicane et Michel Ardan partent vers notre satellite à bord d'un confortable obus.
    André Laurie sera suivi par de nombreux autres auteurs propulsant avec les moyens les plus fantaisistes ou les plus scientifiquement rigoureux leurs personnages à travers l'espace.
    (Ouvrage agrémenté de plus de 70 illustrations de George Roux présentes dans l'édition originale de 1887, librairie Hachette, collection Hetzel.)

  • Des androïdes dansants, des inventeurs géniaux, mais un peu dérangés, des aérostats et des machines gigantesques, des prouesses technologiques et industrielles, des machines inédites et des mécanismes superbement complexes... Ces textes ne sont pas du steampunk. Ils en sont les plus lointaines racines, plongées dans les profondeurs de notre imaginaire.
    Étienne Barillier
    Les textes de cette anthologie nous plongent au coeur des sources de l'imaginaire « steampunk ». Ils n'en sont pas pour autant des textes « steampunk » comme le rappelle Etienne Barillier dans sa préface.
    La posture des auteurs du XIXe siècle et du début du XXe siècle est évidemment différente de ceux qui se revendiquent ou qui sont étiquetés « steampunk ». Ils imaginaient des futurs qui ne sont pas arrivés alors que le « steampunk » recrée un passé dans lequel le futur est arrivé plus tôt que dans notre réalité : le proto-steampunk lance ses « Et si ?... » vers l'avenir alors que le « steampunk » interroge le passé. Dans ces aller-retours entre passé et futur, des figures majeures se détachent comme Edgar Allan Poe, Thomas Edison, Jules Verne ainsi que des lieux communs dont a hérité le mouvement « steampunk » : ballons, dirigeables, automates, machines gigantesques fonctionnant à la vapeur...
    Certains des textes rassemblés sont connus comme La Journée d'un journaliste américain signé Jules Verne ou Le Canard au ballon d'Edgar Allan Poe, d'autres sont de petites perles oubliées magnifiant la vapeur, relevant de l'edisonade humoristique, ou imaginant un monde dans lequel les automates côtoient les humains.
    Tous ces textes extrapolent sur des données scientifiques et techniques de leur temps. Ils inventent un avenir dont se nourrit notre imaginaire contemporain.

    Philippe Éthuin
    Disponible en papier > archeosf.publie.net/le-passe-a-vapeur-anthologie-proto-steampunk/

  • L'oeuvre d'Albert Robida est immense : caricaturiste, dessinateur, illustrateur, journaliste et romancier, il cumule tous les talents et laisse 60 ouvrages, 200 livres illustrés, des centaines d'articles et plus de 60000 dessins.
    Dans le domaine de l'anticipation sa trilogie sur le XXe siècle le place, bien plus que Jules Verne, comme un visionnaire. Il décrit des inventions passées dans la vie quotidienne, et pas seulement telles des merveilles extraordinaires et largement uniques comme on les trouve chez Jules Verne. Le Vingtième siècle (1883), La Guerre au Vingtième siècle (1887) et Le Vingtième siècle. La vie électrique (1890) sont des romans illustrés par l'auteur étonnamment modernes par les thèmes traités : la communication, les transports, l'urbanisation, l'émancipation des femmes, la guerre totale mécanisée et biologique, la pharmacie, la pollution...

    Voyage à travers le temps

    Les débuts de Robida dans le domaine de l'anticipation datent de l'Exposition universelle de 1867 (avec un dessin consacré à la machine) et c'est celle de 1889 (dont l'un des clous est la Tour Eiffel) qui inspire Jadis chez aujourd'hui. Ce n'est sans doute pas son oeuvre se rattachant à la science-fiction la plus connue, pourtant elle traite avec originalité du thème du voyage temporel. Il ne s'agit pas de faire voyager des contemporains sur l'axe du temps mais de faire venir le passé à notre époque.
    L'argument est simple : le savant Célestin Marjolet annonce une attraction extraordinaire : faire revivre le passé et malgré le scepticisme de ses amis et des autorités, il parvient à amener Louis XIV et sa cour à l'Exposition universelle. Toute la saveur du texte repose sur le regard porté par le Roi-Soleil et ses courtisans face aux innovations scientifiques, architecturales et techniques de l'époque.
    Pour la première fois sont réunies en un seul volume les deux versions de Jadis chez aujourd'hui d'Albert Robida. La première version est publiée en feuilleton en mai-juin 1890 dans Le Petit français illustré. Cette publication pour la jeunesse est lancée par l'éditeur Armand Colin en 1889 avec le sous-titre Le journal des écoliers et des écolières. Aux côtés d'Albert Robida on trouve notamment Christophe qui publie Le Sapeur Camenber, La Famille Fenouillard ou le Savant Cosinus, et Henriot auteur et dessinateur en 1910 de Paris en l'an 3000.
    La seconde version paraît en volume en 1892 dans la collection Bibliothèque du Petit français (éditions Armand Colin) accompagné de deux autres courts romans d'Albert Robida : Kerbiniou le très madré et Voyage au pays des saucisses.
    La confrontation des deux versions permet de relever certaines différences qui sont loin d'être anodines. Bien sûr le temps de l'Exposition universelle s'éloignant, Albert Robida réactualise le texte en gommant des références à 1889. Ramenant le texte de huit à six chapitres, il concentre la narration sur le décalage entre l'époque contemporaine, que le savant Célestin Marjolet souhaite tuer, et le regard que le passé livre sur le présent bousculant l'ordre habituel des choses qui veut - c'est le cas de l'Histoire - que le présent juge le passé et non l'inverse. La première version se termine par une pirouette narrative très souvent utilisée dans la première moitié du XIXe siècle par les auteurs d'anticipation : tout ceci n'était qu'un rêve comme dans Inoculation du parfait bonheur (1884). La seconde version se clôt par la disparition de la Cour emportée dans les airs à bord d'un ballon suivie de ces mots « Prodigieux événement ! incroyable aventure ! ». C'est un changement de paradigme : la fiction n'est plus disqualifiée par le rêve qui la renvoie dans le domaine onirique mais elle devient acceptable, faisant entrer Jadis chez aujourd'huidans la science-fiction.

    Philippe Éthuin


  • Depuis cinq ans, la collection ArchéoSF réédite des classiques et des oeuvres méconnues relevant de la science-fiction. Cette anthologie vous propose une sélection de cinq textes représentatifs du catalogue. Une occasion de (re)découvrir les trésors parfois oubliés de la littérature science-fictionnelle.

    Voyage au ciel (1841) de Samuel-Henri Berthoud nous emmène à bord d'un ballon à la découverte des cieux alors que l'aérostation était encore une aventure périlleuse. Premier texte publié dans la collection ArchéoSF en juin 2011, il anticipe le dirigeable qui ne sera mis au point qu'une dizaine d'années plus tard.
    L'Automate, récit tiré d'un palimpseste découvert et traduit par Ralph Schropp (1880) surpasse nombre de ses devanciers : l'automate a la capacité de s'accoupler avec une humaine et à procréer. Il ne ressent nulle pitié, nul amour, nul regret, nulle affection, nul intérêt pour les autres car c'est bien le coeur qui est tout. Un leçon d'humanité.
    En 1950, première anthologie thématique publiée dans la collection ArchéoSF, recueille quatre nouvelles et contes entre humour, machines extraordinaires extrapolées et guerre future. Des visions d'un avenir, pas forcément radieux, que les auteurs du XIXe siècle et du XXe siècle ont imaginé... et qui n'est pas arrivé.
    Avec Une Chasse préhistorique à l'époque magdalénienne (1937) de A. Portier c'est une plongée dans la fiction préhistorique qui nous est offerte. Sur les pas de nos lointains ancêtres, la nouvelle nous raconte les exploits de Naroud et la vie quotidienne des chasseurs du Magdalénien qui luttent au coeur de l'hiver pour leur survie.
    Dans Les Navigateurs de l'infini (1925), J.-H. Rosny Aîné nous entraîne vers la planète Mars où l'on rencontre des formes de vies extraterrestres à la fois surprenantes et évoluées. Classique de la science-fiction française, le roman a gardé toute sa modernité.


  • Et si Napoléon avait suivi les traces d'Alexandre le Grand et envahi le Moyen-Orient ? S'il s'était évadé de Sainte-Hélène à bord d'un submersible faisant furieusement écho au Nautilus ? Si l'Empereur des Français avait conquis l'Amérique du Sud, avait coulé des jours paisibles dans une plantation de Louisiane ? C'est tout cela et bien plus encore qui est raconté dans ce volume, consacré aux autres vies de Napoléon Bonaparte, celles qui n'ont pas existé.

    Textes de Louis Geoffroy, Joseph Méry, Alphonse Allais, Capitaine Danrit & H.A.L Fisher (traduit de l'anglais par Philippe Éthuin)

  • Le pacte avec le diable est un thème ancré dans toutes nos cultures d'Europe (voir Rabelais, le diable et le laboureur, dans le Quart Livre), et le "Melmoth" sera une énorme pierre dans toute la littérature du XIX° siècle.
    Mais avec le bref et tendu "Peter Schlemihl", il se passe autre chose. L'histoire se passe dans notre monde, de gens cultivés, dans une ville comme la nôtre, mais s'il y a ce merveilleux chapitre d'ouverture avec débarquement dans la ville inconnue. Tout va se jouer entre Schlemihl, ses deux domestiques, et le bonheur bourgeois qui s'éloigne. "La peau de chagrin" et tant d'autres naîtront de ce récit décalé, ténu, tout en nuances, de Chamisso l'exilé, qui choisit d'écrire dans la langue du pays de l'exil.
    C'est la première traduction que nous présentons ici, celle établie par le propre frère de l'auteur, Hyppolite von Chamisso, avec l'aide de celui qui ne s'appelle plus Louis-Charles-Adélaïde Chamisso de Boncourt, mais sera dans toutes les anthologies du romantisme allemand, celui du fantastique et des rêves, sous le nom d'Adalbert von Chamisso.
    À vous de redécouvrir - et que votre ombre vous suit encore après lecture, surtout numérique...

  • Le nom de Joseph Méry (1797 - 1866), célèbre en son temps, est un peu tombé dans l'oubli. On le croise parfois au détour d'études littéraires et quelques éditeurs reprennent parfois ses textes. Si son domaine de prédilection n'est pas la science fiction, - sa polygraphie féconde le rendant inclassable - il a produit quelques textes relevant du genre comme Histoire de ce qui n'est pas arrivé, l'une des premières uchronies de l'histoire ou Les Ruines de Paris plusieurs fois repris dans des anthologies. « Ce qu'on verra », publié tout d'abord sous le titre « Nouvelles de l'avenir » (malgré le pluriel une seule semble être parue) emmène le lecteur en 3845, soit un bond de mille ans dans l'avenir.
    Joseph Méry utilise l'anticipation avec une visée satirique et humoristique. Comme Pierre Véron et d'autres, Joseph Méry imagine un centre du monde qui a basculé hors d'Europe, dans lequel les transports et les communications se sont grandement améliorés. L'Afrique et l'Asie ont connu une progression les faisant égales de l'Europe et des États-Unis.
    Le vocabulaire a connu des simplifications amusantes : par exemple « kil » remplace « kilomètre » car la « vie est trop courte pour nous servir de mots longs » cependant comment le distinguer du « kil » pour « kilogramme » ?
    Dans ce monde mondialisé, parmi les artistes à succès, qu'ils soient compositeurs, dramaturges ou peintres, se côtoient Européens, Chinois, Indiens ou Africains. La mode mêle crêpe de Chine et braie gauloise. Parisien on tombe amoureux d'une belle de Valparaiso lors d'une étape à Lima. Le Havre est le faubourg de l'Amérique. De grandes villes comme Lupata en Afrique, véritable paradis urbain, Tombouctou ou Alger rayonnent sur tout le continent. D'antiques vestiges de la civilisation européenne ornent Paris tout comme des statues de Brahma et on y glorifie les noms des Français autant que ceux des étrangers en raison des mérites pour l'humanité et non en fonction de la nationalité d'origine.
    Les moeurs ont évolué, le célibat est condamné, le mariage obligatoire et la rivalité amoureuse lourdement sanctionnée. Ce monde est vertueux.
    En 3845, l'homme a dompté la nature, transformé la forêt équatoriale en jardins, éradiqué les animaux sauvages pour laisser place à l'humanité. L'irrigation et les vertus de l'électricité assurent la fertilité des terres qui nourrissent une population mondiale très importante. Les espaces vierges sont des espaces de relégation pour les célibataires endurcis. L'humanité perce les montagnes et détourne les fleuves. Le lit de la Seine a été creusé pour créer Paris port de mer.
    La musique tient une grande place dans la nouvelle de Joseph Méry. L'avenir a inventé l'opéra sans paroles, bien plus reposant pour l'ouïe et le théâtre sans réplique où seule la musique est parole. De nouveaux instruments sont apparus tel l'érophone « qui est la voix de l'amour ».
    Les sciences et les techniques ont envahi tous les domaines y compris l'art. La musique est désormais à vapeur. Les chemins de fer électriques, véritables paquebots des terres dotés de tout le confort moderne, traversent tous les continents, emportant dans leurs voitures couchettes, restaurant, jardin, etc., des milliers de voyageurs.
    Tout est placé sous le signe de l'immense, de l'incomparable, et de la démesure : un pont relie Alger à Marseille, le port de Marseille accueille trente mille navires électriques, les déserts humains n'existent plus.
    L'aire urbaine de Paris s'est étendue jusqu'à Rouen et la Seine est une artère irriguant l'immense agglomération. Elle reste la cité de la culture, du passé glorieux et des plaisirs.
    Dans « Ce qu'on verra » Joseph Méry s'amuse des hypothèses des archéologues du futur et se moque de l'orgueil de son époque, dans « Les Ruines de Paris », il systématise le procédé.

  • Le plaisir de retrouver la langue souple du premier traducteur de Hoffmann, Henry Egmont, pour en accompagner les lentes et terrifiantes constructions : un reflet à l'étage d'une maison qui semble abandonnée, en pleine ville, et on entre dans un nouveau monde. "La maison déserte" est ce monde de reflets, de danger, avec évidemment la folie et la mort au rendez-vous. Mais c'est aussi l'irruption de la ville dans la narration, à l'aube du XIXe siècle.
    Parce qu'ils sont constamment en mouvement, les personnages de Hoffmann, tout se transforme et se déplace : si le monde bascule dans l'horreur ("Ignace Denner") ou dans le mystère ("Le coeur de pierre") c'est parce qu'on su progressivement déconstruire tous les repères qui nous aident, dans la vie ordinaire.
    Et toujours avec cette sensibilité, presque douce, qui est sa marque.
    La première traduction de "Les mines de Falun" n'est pas d'Egmont, mais voilà aussi un des récits les plus troublants - reprise de la trame traditionnelle d'un vieux conte, transgresser le destin en faisant un pacte avec les forces surnaturelles, et mêler à cela amour et mariage bien sûr, mais Hoffmann nous embarque dans la Suède du XIXe siècle, d'abord dans le monde des marins, puis dans celui de la mine. Et c'est parce qu'on descend avec lui au fond de la terre, pour y chercher la mort, que ce récit est si fort.
    FB

  • Les cavités de notre planète sont fort peuplées même si le commun des Terriens l'ignore. Les hommes ont imaginé des terres creuses, des mondes cachés sous nos pieds, des civilisations ayant survécu dans les entrailles de la Terre.
    Dans leur monumental essai Les Terres creuses, Guy Costes et Joseph Altairac recensent plus de 2200 textes pour constituer une « bibliographie géo-anthropologique commentée des mondes souterrains imaginaires et des récits spéléologiques conjecturaux ». Plusieurs thèmes peuvent en être dégagés : le récit préhistorique, l'utopie - qui trouve sous terre une nouvelle localisation -, la grotte merveilleuse, le monde intérieur, le tunnel fantastique et/ou extrapolé, la race souterraine, le monde perdu, etc.
    Si l'on en croit les romanciers, sous la Terre ont survécu diverses civilisations que l'on croyait disparues : André Armandy présente une civilisation maya dégénérée dans Le Démon bleu (Miss Démon) et Jean Bonnéry une survivance inca (Les Prisonniers de la Montana) en 1925, Maurice Schneider et M.C Poinsot nous racontent la fin de la cité babylonienne cachée dans Sémiramis, reine de Babylone (1926), Albert Bonneau imagine des cavités peuplées de descendants des Égyptiens (La Cité sans soleil, 1927), etc.
    Une Ville souterraine, histoire merveilleuse de Charles Carpentier relève de ce que les anglo-saxons nomment les « Lost Race Novel ». En Normandie, à proximité d'Avranches, le héros ne trouve rien de moins qu'une ville en tout point semblable à la Rome impériale survivant depuis l'antiquité.

    Une Ville souterraine. Histoire merveilleuse
    Pour le cas qui intéresse, c'est à dire la survivance d'une civilisation romaine, le roman de Charles Carpentier fait partie des premiers traitant du thème. Dans le domaine anglo-saxon, on peut citer The Foutain of Arethusa de Robert Eyres Landor (1848),Tarzan and the lost Empire d'Edgar Rice Burroughs (1929) ou The Enchanteress de Cecil H. Bullivant (1932).
    En France, Charles Carpentier sera notamment suivi par Camille Audigier dans La Révolte des volcans (1935) qui place sa survivance romaine en Auvergne.
    Une Ville souterraine nous entraîne sous le plateau du Châtellier dans l'arrondissement d'Avranches (Manche) sur les pas du narrateur (qui partage nombre de centres d'intérêt avec l'auteur). Le lieu est celui d'une bataille qui opposa le Gaulois Viridovix, chef des Unelles, et son armée à Sabinus pendant la conquête de la Gaule par les Romains. Des légendes locales mentionnent l'apparition d'une fée vêtue à l'antique et de soldats casqués et solidement armés comme les anciennes troupes romaines. Le narrateur décide de les surprendre... et c'est lui qui va être surpris de découvrir la merveilleuse ville souterraine, ses habitants, leurs habitudes et leur vie quotidienne mais aussi les intrigues politiques ou les risques à vouloir introduire de nouveaux concepts et techniques dans une société figée depuis près de deux mille ans.
    Le projet de Charles Carpentier n'est pas seulement de distraire le lecteur avec une bonne intrigue. Dans sa préface, il indique : « On entre dans la ville souterraine avec effroi ; on s'y engage avec curiosité ; on la parcourt avec étonnement ; et on regrette de ne pas la connaître davantage, avant de la quitter. Il semble qu'on ne devrait jamais écrire un livre sans chercher à instruire en amusant ; mais il ne serait peut-être pas trop téméraire de mettre cette épigraphe sur la couverture de celui-ci : ICI ON S'AMUSE, ET ON S'INSTRUIT ! ».

    Philippe Éthuin

  • Longtemps mésestimée, l'écriture vernienne a été depuis une vingtaine d'années réévaluée. Ce qui apparaissait comme un ensemble de romans pour la jeunesse au charme suranné dans lequel la psychologie des personnages est sommaire, révèle désormais toute la puissance et l'efficacité de l'écriture de Jules Verne. Cela n'est pourtant qu'une redécouverte : en 1905, André Laurie, dans l'article reproduit dans ce livre, regrettait déjà que les institutions de légitimation culturelle se refusaient « à voir que l'oeuvre de Jules Verne est la plus puissante et la plus féconde du siècle, précisément parce qu'elle en est l'expression. Elle l'a prouvé, pourtant, en touchant simultanément, comme un Verbe nouveau, tous les cerveaux contemporains. Et quel poète, quel philosophe, quel demi-dieu en a jamais fait autant ? »
    Dans Jules Verne, écrivain, Daniel Compère a montré toute la richesse de l'écriture vernienne entre intertextualité, réappropriation et « ludotextualité ». Si l'aéronef de Robur le conquérant a pour nom l'Albatros, le poème de Charles Baudelaire n'y est pas étranger... et Jules Verne a exprimé sa dette à Edgar Poe. On pourrait relever toutes les allusions aux écrivains que contiennent les oeuvres verniennes, la place nous manque ici mais indiquons que l'on y croise Edgar Poe, Walter Scott, Fenimore Cooper, Alexandre Dumas père et fils, Pascal, Xavier de Maistre, Homère, Victor Hugo, Hoffmann,... et que dans la bibliothèque du Capitaine Nemo l'on trouve : « les chefs-d'oeuvre des maîtres anciens et modernes, c'est-à-dire tout ce que l'humanité a produit de plus beau dans l'histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère jusqu'à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu'à Michelet, depuis Rabelais jusqu'à madame Sand. Mais la science, plus particulièrement, faisait les frais de cette bibliothèque ; les livres de mécanique, de balistique, d'hydrographie, de météorologie, de géographie, de géologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la principale étude du capitaine. Je vis là tout le Humboldt, tout l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de Berthelot, de l'abbé Secchi, de Petermann, du commandant Maury, d'Agassis, etc. Les mémoires de l'Académie des sciences, les bulletins des diverses sociétés de géographie, etc. »

    Nous avons voulu à notre tour jouer avec les mots de Verne en utilisant la contrainte de la variante de l'haïkisation. Chaque « haïku » de Jules Verne présenté ici reprend les premiers et les derniers mots des textes des Voyages extraordinaires et de quelques autres romans. Accompagné d'une iconographie tout aussi extraordinaire, le jeu se veut une invitation à retrouver Jules Verne, et de quel roman proviennent les extraits (un guide de lecture est proposé en fin de volume), pour se laisser porter par la puissance du rêve.
    Philippe Ethuin

  • Quand il publie "De la mort apparente, et des inhumations forcées", en 1866, Gustave Le Bon affronte un problème posé globalement aux grandes villes européennes modernes.
    Comment s'assurer légalement qu'une personne est effectivement décédée, quels délais ou quelles mesures respecter, quelles lois à définir ? (Jusqu'au détail nécessaire d'une cloche dans les morgues...)
    S'il s'agissait d'une simple question de médecine, tout irait vite. Mais la médecine aujourd'hui encore se confronte à un inconnu majeur : mort cérébrale, comas thérapeutiques, la façon dont une cellule émet pour son organisme le signal de sa mort nous demeure globalement une énigme, et continue de poser des problèmes éthiques et juridiques insolubles. Mais c'est bien sûr une porte symbolique qu'on ouvre : les morts-vivants, et ceux qui sortent à la nuit de leur tombe, ou ceux quon déterre avec les traces manifestes d'un effrayant combat pour échapper à la tombe.
    Encore quarante ans après ce livre, Rilke reviendra sur cet étrange rituel de trouer d'une longue épingle le coeur des morts. Mais comment avoir confiance dans les signes de la mort, et lesquels sont fiables, si chaque fois une histoire prouve le contraire ?

  • Paris futurs

    Joseph Méry

    « Paris sera toujours Paris » chantait Maurice Chevalier en 1939. Ville éternelle, ville lumière, Pantruche, Paname...
    Pourtant nombre d'auteurs ont rêvé d'autres Paris, de Paris du futur. Nous proposons quelques-unes de ces visions datant de 1851 jusqu'à 1906 dans ce volume. Émile Souvestre propose en 1843 une anticipation qui n'est guère réjouissante dans Le Monde tel qu'il sera où les banquiers ont pris le pouvoir, les enfants sont allaités par des nourrices à vapeur, la presse est sous le monopole d'un seul titre et les citoyens sans cesse contrôlés. Vingt ans plus tard, Jules soumet le manuscrit de Paris au XXe siècle (écrit vers 1863) à son éditeur Hetzel qui le refuse. D'autres textes sont publiés comme ceux de Pierre Véron (En 1900, 1878), Émile Calvet (Dans mille ans, 1883), ou d'Albert Robida (Le Vingtième siècle en 1882 ou La Vie électrique en 1892). Entre 1851 et 1906 plusieurs auteurs imaginent des Paris futurs. Ces visions sont très variées et naviguent entre utopie sociale, satire et humour. Chaque texte a ses caractéristiques propres et parfois surprend par sa modernité. Théophile Gautier donne deux articles au journal Le Pays en décembre 1851 sous le titre « Paris futur » qui sont recueillis dans Caprices et Zig-Zags en 1852. Raillant le nombrilisme parisien, le « parisianisme », et son orgueil déplacé, il compare le pauvre Paris du XIXe siècle aux splendeurs des villes antiques avant d'imaginer une remise à plat (au sens propre). Deux ans plus tard, Joseph Méry répond à Théophile Gautier avec un « Paris futur » satirique que Françoise Sylvos caractérise ainsi : « Il y brocarde tous les travers de Paris qui font partie des lieux communs du pré-urbanisme utopique. Sur le mode de Boileau ou dans la tradition de Montesquieu, il critique les embarras de Paris et propose d'enjamber les avenues encombrées à l'aide d'arches ressemblant à des galeries couvertes. Ces dernières permettent aux piétons de vivre, de consommer sans avoir à traverser les grandes artères de la capitale. » Que d'eau, que d'eau, pourrait-on ajouter mais pour le comprendre, il faut lire ce texte. » Le « Paris Futur » de Victor Fournel est beaucoup plus sérieux. Historien de Paris, il imagine ce que pourrait être le Paris de l'avenir selon un « modèle exacerbé de l'urbanisme haussmannien ». En 1869, Tony Moilin, futur communard, rêve d'un Paris utopique dans Paris en l'an 2000. Comme il l'indique dans son avertissement : « Le Paris dont il est question dans cet ouvrage ne ressemble guère, je l'avoue, au Paris actuel. À tous les incrédules qui trouveraient mes réformes trop radicales et impossibles à réaliser, je ne répondrai qu'un seul mot : c'est que d'ici à l'an 2000 il s'écoulera 131 années, et que, pendant ce long laps de temps, il pourra survenir plus d'une révolution et se faire bien des changements. » Si l'extrait proposé ici ne concerne que la « transformation de Paris », l'utopie de Tony Moilin balaie l'ensemble des réformes dont il rêve : organisation du travail, société, instruction, gouvernement, religion et moeurs. Il ne survit pas à la Semaine sanglante et est fusillé le 28 mai 1871. Le texte d'Arsène Houssaye nous projette en « L'An trois mille sept cent quatre-vingt-neuf » dans un Paris devenu une capitale de l'univers pleine de poésie. Finissons sur la note humoristique que nous offre Eugène Fourrier imaginant des archéologues du futur décryptant une bien mystérieuse inscription communément gravée sur les murs de Paris.
    - Philippe Éthuin

    Le site compagnon ARCHÉOSF

    Découvrez également le livre papier > http://archeosf.publie.net/paris-futurs-petite-anthologie-retrospective-des-paris-du-futur/

empty