Publie.net

  • Cacao

    Michèle Kahn

    "Chaque roman est riche de son propre roman", écrit Michèle Kahn dans les remerciements, à la toute fin, où elle retrace son enquête.
    Il y a la grande histoire, des événements, des guerres, des crimes, et celle qui semble s'effacer, trop humble. Celle qui pourtant fait les villes, dessine les noms, les maisons, les vies.
    Les lecteurs de Saint-Simon savent l'importance que prend au XVIIe siècle, à la cour de Louis XIV, le chocolat, comme symbole et rituel. L'Amérique n'est plus un rêve, mais une conquête. Une concurrence aussi : chargés encore de rêve, eux, les vaisseaux qui rapportent ce qu'on en pille.
    Après, c'est la magie de la littérature. Prendre la minuscule fève de cacao, bien la frotter, puis la déplier : et l'humble histoire rejoint la grande. Pourquoi Bayonne ? Parce que les Juifs espagnols, chassés par l'inquisition, se sont établis de l'autre côté de la Bidassoa. Pourquoi cette guerre acharnée du chocolat ? Parce qu'ils détiennent depuis bientôt cent ans le secret de sa fabrication.
    Alors c'est une grande danse qui commence - l'Amérique du Sud, les navigateurs et les vaisseaux, ces villes de Bayonne et Biarritz, la politique, la passion aussi très simple de ces êtres devant la propre merveille de ce monde qui s'ébroue.
    Michèle Kahn abolit l'immense travail de documentation pour les laisser aller leur destin de personnages et vivre leur roman. Ce qui nous emporte, c'est l'idée même d'aventure. Mais elle est là - et à même le récit surgissent documents d'époques, écrits ou illustrés, comme toute une autre richesse, à nous offerte.
    "Cacao" est paru en 2002, il n'était plus disponible : c'est une chance. On honore bien mieux un texte pareil dans l'aventure numérique !
    FB
    Préparation éditoriale et création epub : Roxane Lecomte, avec l'auteur.

  • Les noms qu'ici on prononce sont les noms de révoltés, ou du moins qui n'ont pas hésité à l'opposition individuelle à un système qu'ils jugeaient coercitif.
    On suit Courbet à sa sortie de prison, et on regarde quelle toile il peint. On est avec Jacques Reclus, qui eut dix-sept enfants, dont Élisée et Élie Reclus,
    Mais on est aussi dans le sud-ouest français au temps de la guerre d'Espagne. Et on revient à la fin de la Commune, au mur des Fédérés.
    À sa manière, et dans la force habituelle de sa prose, Marie Cosnay investit en romancière des instants précis du temps historique. On est sur les barricades, ou cachés au Père-Lachaise. Ce microscope, qui nous redonne les êtres tout entiers, permet qu'on glisse sur des personnages interpoés, qu'on passe presque sans rupture à la fiction.
    Ce texte magnifique est d'une actualité immédiate : pourquoi ne nous révoltons-nous pas ? Que devons-nous à ceux qui, avant nous, se sont révoltés ?
    Paru en mai 2012 aux éditions Quidam, voici sa première édition numérique. Un grand texte pour dire notre présent.
    FB

  • Cambouis

    Antoine Emaz

    Qu'Antoine Emaz soit un des principaux poètes au travail en France à l'heure d'aujourd'hui, nul pour le contester.
    L'oeuvre est dense, et majeure. Plaie, Boue, Os, Peau : des titres mots, qui vous prennent. Dedans, chez un éditeur à l'écart, exigeant (Tarabuste, établi dans l'Indre, et travaillant dans la tradition typographique), un travail au blanc, où le silence, la denstité graphique, la restriction à l'essentiel concourent à cette quête radicale où les mots appellent le réel.
    Les amis et les lecteurs d'Antoine Emaz savent (ne serait-ce que par Lichen, lichen (Rehauts, 2006) , que l'atelier d'Emaz est vaste comme les ciels de Loire qui l'entourent. Un lecteur de la langue française, dans son histoire et son épaisseur, où Saint-Simon répond de loin en amont à Reverdy et Du Bouchet. Pour la peinture, vous croiserez Emaz du côté de Klee, autre producteur vaste et essentiel, comme en musique ses carnets vont évoquer Led Zeppelin ou Bach. Dans Cambouis, il parle de ses carnets de 2006, on apprend comme par hasard qu'il s'agit des carnets numérotés 100 à 105.
    C'est à ma requête personnelle, lorsque les éditions du Seuil m'avaient confié la création d'une collection de littérature contemporaine, Déplacements, qu'Antoine Emaz avait commencé de rassembler, dans la suite de carnets accompagnant en temps réel son travail, la fabrique même des livres, mais cette permanente école de vie, ce qui deviendra Cambouis : il ne s'agit plus de cette prise de notes au quotidien, mais de comment s'articule en permanence le travail même, en quoi il est création, en quoi le poème et vivre interfèrent.
    Je suis très fier, en accord avec les éditions du Seuil, d'en proposer aujourd'hui l'expérience numérique - annotations, signets, recherche plein texte, extraits qui sont à votre disposition, le livre devient votre propre atelier, et c'est bien ce qui nous fonde dans l'expérience menée à publie.net.

    FB

  • La littérature garde-t-elle encore pertinence pour dire ce qui
    conditionne notre vie au présent ?
    Et, quand nous nous saisissons de ce qui conditionne l'activité
    et l'échange, dans ses hiérarchies, dans ses symboliques, dans ses
    loisirs et ses conditionnements (du maître-nageur au rédacteur
    funéraire, du libraire à l'alpiniste, en passant par le notaire et
    le directeur des ressources humaines), gardons-nous prérogative du
    rire, de la critique, de la tendresse aussi (est-elle possible
    quand on accueille ici son boucher) ?
    J'étais très fier, en lançant ce projet publie.net, qu'Eric
    Chevillard veuille bien me confier ces trois textes de fiction, qui sont chacun
    comme des incises ou développement d'univers développés dans ses
    romans, et jouant par exemple de la forme radiophonique,
    « l'entretien avec l'auteur », pour ouvrir un nouvel
    espace entre l'invention du roman et ses arcanes ou ses caves.
    Depuis l'installation sur publie.net de Si la main droite de
    l'écrivain était un crabe, il s'est passé un événement de
    taille : l'autofictif, le blog qu'entretient
    quotidiennement Eric Chevillard, est devenu une référence de
    l'écriture de fiction sur le Net. Une forme fixe, en triptyque. Une
    mise en abîme de l'écriture elle-même. Une convocation du concret,
    et, dans la politesse du texte, qui se contente de sourire, en
    arrière donc, un rire immense, sardonique, presque L'homme qui
    rit de Victor Hugo, douleur comprise. Je ne sais pas ce que
    pourra devenir l'autofictif, s'il pourra se rassembler, se
    réorganiser en livre. Ou seulement continuer de nous accompagner, à
    notre porte virtuelle, comme labyrinthe offert. Mais c'est la
    preuve, et une seule est suffisante, de la pertinence d'Internet
    aussi pour l'imaginaire. L'écran comme lieu de fiction, mais
    fiction en mouvement, en développement permanent, inarrêtable.
    Alors non pas 36 métiers, comme dans l'expression populaire
    il a fait 36 métiers, mais 28 exactement. Sauf que choisis
    dans les noeuds les plus névralgiques de ce qui fait la ville, et
    nous dedans.
    Dans la zone d'activité, à ma connaissance, est le
    dernier texte publié par Eric Chevillard avant la naissance du
    blog. Alors le fantastique est tout près, et cet étrange sourire
    qui déstabilise le plus élémentaire, le plus familier. Il s'agit
    d'une commande venue d'abord de gens de la typographie, de la
    réalisation d'objets livres. La preuve du succès, c'est qu'il n'est
    déjà plus disponible. Conservez le vôtre, si vous avez la chance
    (on est quelques-uns comme ça), à avoir pu se le procurer. Un bravo
    spécial à Fanette Mellier, et que la mise en ligne de ce
    texte soit une invitation à tous pour suivre la suite, de son
    côté...
    Et merci, Eric, d'autoriser ici cette déstabilisation douce du
    familier à se prolonger sur Internet.
    On trouvera ici, et ici, et ici, et ici,, et ici, et icides extraits : partez
    en chasse. Pour cela, et comme cela, via le buzz Internet,
    que les 1000 exemplaires se sont envolés si vite. Sinon, vous
    imprimez le feuilletoir ci-dessus, et vous remplissez les pages
    blanches (solution fournie via téléchargement intégral).
    Il y a le mathématicien, l'homme des ressources humaines,
    l'ophtalmologue, le brancardier, le chargé de communication, le
    maître-nageur. Le notaire, la caissière, l'huissier, le pape. C'est
    toute la ville qui devient page fantastique, mouvante.
    Et tout le reste de ce qui concerne Eric sur Chevillard, le site (webmaster Even Doualin), et sur
    le site des Editions Argol.
    Et que la littérature soit aussi pur plaisir, champions
    ceux qui y arrivent. Avec petite fierté aussi que, certainement, ce
    texte n'aurait pu être écrit par quelqu'un qui ne vit pas en
    province !

    FB

  • La généalogie est la querelle de Marie Cosnay, et cela dès son premier livre dont le titre, "Que s'est-il passé", est emblématique, programmatique.
    Non pas qu'il s'agisse pour elle, au terme d'une enquête, d'éclaircir des chaînes de raisons, de mettre en ordre ou d'aligner des faits et des dates, on s'en doute.
    Le souci est autre : la question qui la travaille et souvent la blesse, comme il arrive aussi à chacun de nous pour peu que nous demeurions inquiets, inquiets de l'altérité, celle des autres, comme peut-être aussi la nôtre..., c'est d'interroger justement la part d'énigme où tout destin et tout être semblent s'abîmer.
    Et sa méthode, sa pratique plutôt, c'est de tenter cette approche d'une manière qui jamais ne dénature l'énigme, qui, au contraire, la fasse briller comme telle.
    Il faut à l'entreprise, d'une part la compassion, celle que l'héritage grec enseigne à Cosnay, s'il est vrai, comme le montre la dernière partie du livre, que l'enquête que poursuit la narratrice d'André des ombres, titre explicite, coïncide avec une descente aux Enfers, et, d'autre part, la « ferme demeurance », comme le dit Hlderlin, de qui, fidèle aux « lois du temps », ne transigera pas avec je ne sais quelle nécessité de bon sens.
    Témoin, ce que dit la narratrice, dans la dernière partie du livre, et à propos de Virginie, figure essentielle du récit, première femme de son arrière grand-père André le taiseux, qui abandonne en 1914, on ne sait pourquoi ni comment, en pleine guerre, et leur fils sans prénom connu de nous, et son mari soldat, abandon qui marque le commencement de tout.
    Elle donne là, et les caractéristiques de la matière qu'elle travaille, ce qu'elle nomme ici l'accroc dans le tissu du réel et de l'histoire individuelle ou collective tissu que l'on voudrait ravauder sans pour autant le priver de ce qui bée, où se loge ce que je nommais l'énigme ; et puis aussi elle dit comment elle écrit, sa marche personnelle, le rythme de cette marche, ce que dit très clairement ici accéléré : sauts, arrêts, reprises, ressassements interminables des mêmes faits et des mêmes postures mystérieuses. Enfin, reprise du souffle.
    Par moments, longues plages de rêveries méditatives, le temps arrêté, la poésie à l'oeuvre. C'est ce que j'aime dans cette écriture : brusquerie, violence, et tendresse confondues.
    C'est en fait toute une histoire, toute la généalogie, donc, d'une famille, depuis la fin du 19ème siècle jusqu'au présent où la narratrice...

  • Un seul récit, pour se saisissant des signes multiples de la ville éclatée, de ses noms, de scènes parfois brutales ou seulement quotidiennes ou abstraites, pour autant de textes brefs, comme des plaques liquides, chacune liée à un point précis de la ville et qui seraient notre appréhension intérieure de l'hyper-métropole. Le narrateur (parce qu'un récit s'ébauche, se centre autour de la notion de colporteur) est continuellement en mouvement dans la ville, un trajet comme cette ville qui n'a pas de centre, une ville qui ne se reconnaît plus d'un nom à l'autre nom, et qui exige l'habitat provisoire de la voiture comme seul trait commun.
    De quelle façon aborder la complexité de Los Angeles, avec quels mouvements, quels arrêts, quel travail sur l'image, quelle saisie des silhouettes, visages, noms, enseignes, et quelles permanences au contraire ?
    Et que bien sûr, à cette mise à l'épreuve, c'est le récit en prose qu'on interroge : le présent du monde, dans la ville qui l'incarne dans sa plus haute déréliction, son plus haut risque.

  • Nous sommes à Arles, le 18 mars 1888. Nous sommes à Saragosse. Nous sommes à Londres. Nous sommes en novembre 1887, à Paris. Nous sommes en Slovénie, au Maroc. Nous sommes à Valparaiso, nous sommes au nord de la Suède, en 1889, nous sommes à Porto. Nous sommes à Belleville. Nous sommes à Séville, en Irlande, dans les Balkans. Nous sommes en 2007, en 1992, en 1964, en 1940. Nous sommes partout, nous sommes tout le temps, guidés par le décortiqueur de vies qu'est Matthieu Hervé, qui prend la casquette d'un biographe marionnettiste, et fait se croiser au gré des époques et des pays, des hommes et des femmes qui s'aiment, écrivent, peignent, souffrent, fuient, trompent, se trompent, philosophent, font du cinéma, du cirque, voyagent, luttent contre la maladie, découvrent la poésie, l'architecture, l'art, la mélancolie, le tragique, le silence, espèrent, jouent, jouissent et meurent, chacun dans leur petit monde, dans leur petit espace-temps à eux, qui enfin éclosent, émergent, et surprennent comme autant de gigantesques monuments qu'on croiserait au détour d'une ruelle. Et peut-être que tous ceux-là ne forment en fait qu'une seule et même personne, pourquoi pas un jeune homme solitaire assis à la table d'un bar, qui écoute ce qui se passe autour de lui, qui murmure tout bas, et qui construit son petit théâtre personnel : côté cour et côté jardin, ses personnages alignés, entrant en scène chacun leur tour, un peu solennels, attendant que l'autre ait fini de vivre ce qu'il devait vivre ; en face, son public, les lecteurs ; dans la fosse, l'orchestre et son chef, un singe en queue-de-pie ; et puis l'écho du monde comme souffleur.

  • Voici Claude Ponti rageur, secoueur, poète. Claude Ponti devant la nuit remplie de questions, des plus urgentes du présent, aux plus originelles de l'enfant.
    On ne contourne rien, ici, du passé, de l'origine, du sens - et qui fut la première mère, et quel fut le premier nom .
    Et si on ouvre grand ces questions, on est vite aussi sur le terrain du risque, avec les superstitions, le vivre ensemble ou la détresse au quotidien, plus la grande moquerie par quoi, finalement, on est capable de tenir et de continuer.
    Mais Ponti reste Ponti. C'est la grande obscurité de Rabelais, avec listes et accumulations, avec du rire et de l'obscénité, et tout ce dont nous sommes faits.
    C'est cru, c'est violent, c'est résolument "adulte" - mais c'est le même rire et plein de sourire, jusqu'au bout, lorsque Claude Ponti demande, à l'avant-dernière page : "Depuis quand le désespoir est-il habitable ?"
    Rarement l'impression, dans ce jeu fou de langue parfois jusqu'à la fusion, d'un texte aussi prodigieux, aussi nécessaire. Une mise à nu, un poème, un cri, tout cela à la fois : et c'est beau comme nous le sommes.

    FB


  • Écrire, donner du sens, dire sa vie et la raconter, pour savoir, soi, ce qu'on a vécu, pour comprendre le sens de son passage dans le monde coloré et mouvementé, impétueux aussi, pour saisir en soi et dans les autres l'humanité, pour écouter le son qu'elle rend quand elle est parvenue aussi loin qu'il est possible dans l'existence. Seul le récit qu'on en fait permettra de reculer d'un pas, et de comprendre, et de transmettre sa compréhension. Caravaggio est parvenu à ce qu'il est convenu d'appeler le soir de sa vie ; ce soir déploie ses ombres et ses clairs-obscurs, ses derniers éclats de lumière aussi dans le texte. Il s'est placé dans un étrange lieu d'où parler, d'où s'adresser aux hommes, lui qui bientôt ne sera plus de ce monde. Il n'est pas tout à fait dans un autre monde, il est sur le seuil de ce monde. Tel, quand on est sur le départ, on se retourne une dernière fois et on ajoute quelques phrases encore. Il nous dit ce qu'il lui est essentiel de livrer sur son art, sur le lien intime entre lui et le monde, par quoi la singularité d'un artiste est universelle. Car en elle, humanité et création s'entrelacent et tissent un lien profond avec le monde complexe dans lequel nous sommes tous. Son regard est déjà fixé au loin mais il discerne encore des détails qui rendent toute la scène intensément vivante. Bona Mangangu tient cette note tout au long du livre, dans un monologue essentiel et d'un seul souffle. Comme chanté.

    Isabelle Pariente-Butterlin

  • C'est

    Michel Brosseau


    L'écriture de la série s'est effectuée après lecture du C'était, de Joachim Séné, paru initialement pendant un an sur le blog d'écriture collaborative Le convoi des glossolales, puis repris sous forme d'ouvrage papier aux éditions publie.net. Reprise de la même contrainte formelle, une série d'observations démarrant par une même formule, et concernant le travail, publiées au fil des semaines sur mon site, sans périodicité définie. Le chantier s'est poursuivi pendant presque deux années scolaires, alimenté de réflexions désordonnées et d'images qui se proposaient sur le quotidien du métier d'enseignant. La transcription d'une expérience, d'un vécu au travail.
    - Michel Brosseau

  • Ce recueil articule entre elles quatre formes brèves, Elles en premier toujours, Wagon, Artisans et Musaraignes. Le lecteur y croise des personnages en marge de toute norme, tous plus pathétiques les uns que les autres, aux trajectoires et aux projets sans avenir encore plus improbables qu'eux-mêmes, et pourtant. D'avoir trébuché, un jour que l'on ignore, ils ne se relèveront pas, ou alors d'une manière si imprévue que chacune de leurs heures est matière à fiction, comme une histoire condensant en soi tout le drame qu'il y a à être eux. Sans jamais trop désespérer, chacun trouve la grâce de l'abîme, continuera ses acrobaties en cours de chute.

    ***
    Cela commence par un hommage à la danse.
    Puis par cette errance dans la nuit d'une ville, et les lumières qui la trouent.
    Puis une réflexion sur les choses, celles qu'on garde, celles qu'on jette."Et voilà la terre autour. Tout autour, d'elles, et d'eux, on peut la sentir souffrir, la terre, endurer. Terre on dirait lointaine, mais comme une mémoire profonde, une musique triste, originelle. Et persistante, malgré son air de vision, vraiment tenace. Et d'un coup on reconnait tout, y compris soi. Dans le fait même de ne plus rien reconnaître, s'y reconnaître."
    Jacques Serena est un de nos plus singuliers explorateurs du récit : il l'a appliqué à un objet unique, jalousie, destin en rade, et a pris pour territoire ces villes du sud qu'il connaît si bien.
    Ici il prend écart : la même prose, la même puissance narrative qu'on connaît, mais devenue poème, avec montée progressive de l'intensité de parole, comme un ligne tendue enflant, concise, percutante.
    Un hommage donc à « celles courant en échappant aux balles (...) à ces assises, ces danseuses (...) avec des éternités dans le moindre regard. »
    Et malgré tout, dire, l'oser, comme dans un abandon.
    FB _ FG
    Ce livre est disponible en papier et numérique > http://www.publie.net/livre/elles-en-premier-toujours/


  • "Comme chaque soir, avant de partir, de quitter la classe vide, avais fait un rapide tour de la salle pour m'assurer que tout était en ordre ou du moins que le désordre était raisonnable..."
    Nous voilà immergés dans le quotidien, voix, geste, parole, d'un instituteur d'école primaire, dans un village de l'ouest, sous ciels d'estuaire. Pas la première fois qu'un récit s'y ancre pour laboratoire de l'imaginaire, des rêves, magnifique poste d'observation.
    Et point crucial de la transmission, des frictions sociales. Et puis il suffit d'une phrase, trouvée sur la table d'une des petites élèves, un coeur découpé dans le cahier de textes, "je t'aime maman passe que tu et la plus belle" - c'est ici, dans la classe même, dans cette heure qui suit le départ des élèves, que l'instituteur reçoit les parents d'élèves.
    Et c'est le biais ici pour ces portraits au plus sensible de notre présent, ses contradictions et ses illusions, sa générosité et ses désespoirs. Et chaque micro-chapitre est l'arrachement bref d'une silhouette ainsi sculptée dans son humanité même, "père de...", "mère de...", grands-parents parfois, à même leurs peurs ou leurs dérives (avec zeste parfois de physique quantique, croyez-le ou pas).
    L'instituteur, dans l'autre versant de sa vie, s'en fait l'écrivain, le recompose par la fiction qui fait surgir visages et paroles, récit en miroir de nous-mêmes - compte l'ouverture au temps. Claude Simon donne ici, en exergue, le défi : "pour l'écrivain ou le peintre [...] l'émotion est inséparable du matériau qu'ils travaillent (et qui les travaille)".

    FB


  • Cathie Barreau mène depuis longtemps son oeuvre d'écrivain en parallèle d'une forte implication dans le domaine des ateliers d'écriture (c'est elle qui avait fondé et a dirigé plus de 10 ans la Maison Gueffier à la Roche-sur-Yon).


    Une résidence d'écrivain, c'est avant tout un partage. Un fragment complexe de réel, avec toutes ses contradictions humaines et ses émotions, et l'intervention de l'auteur, le jeu permanent de miroir qu'induisent ses textes, déstabilise la donne. Pour l'écrivain, en retour, littéralement une mise au monde : son expérience dans la langue est au travail dans ce réel même, invisible sinon.

    Pour chaque auteur, ce sont des rendez-vous importants, à échelle de sa vie. On ne les renouvelle pas à volonté. Celles et ceux qui ont lu sur publie.net " Résonnent les voix des hommes ", témoignant par la fiction d'une expérience d'écriture en prison, savent avec quelle intensité et respect Cathie Barreau mène ces expériences. Sachant que c'est d'abord soi-même qu'on observe, ce qui s'y dérange.

    Ville-Évrard est un des plus grands établissements psychiatriques de l'île de France. Il a accueilli quelques patients célèbres, dont Camille Claudel et Antonin Artaud bien sûr. L'équipe de soignants y a déjà accueilli, ces dernières années, d'autres écrivains.


    Dès le départ de cette résidence proposée par le service livre du Conseil général de Seine Saint-Denis, Cathie Barreau annonce sa forme : un journal de voyages. Le voyage qu'elle fait de Nantes à l'hôpital. Le voyage qui s'établit, de visite en viste, entre elle et les patients qui écrivent. Journal qui mêle le retour sur soi à l'observation directe, des paysages, des lieux, des choses. Et bien sûr les paroles, le trouble des paroles, l'intensité des relations mises en travail, côté patients, côté accompagnants, côté soignants.


    Et que tout ça, on doit l'annuler : la littérature, le théâtre, la fable ne se déterminent pas selon les personnes qui les requièrent, de quelque abîme qu'ils y surgissent. On le sait depuis longtemps au pays de l'anti-psychiatrie, mais au pays aussi où c'est de la clinique du docteur Blanche que Nerval a puisé son "Aurélia". Pas de différence pour l'écrivain si on aborde le " Journal secret de Natalia Gontcharova" (éditions Laurence Teper, 2008), et celui qui demande soudain : "C'est quoi, un rêve ?" - le récit qui s'ébauche ici, c'est l'enquête de Cathie Barreau sur elle-même, sur sa place, sur sa parole, elle s'appuie d'Hélène CIxous, de Michèle Desbordes contre celui qui vient dire : "La poésie, c'est pour les filles."


    Le terme du livre, et du voyage, sera ainsi ce choeur étrange et sauvage, si humainement juste, où les voix des patients, des soignants et celle de l'écrivain même resurgissent dans le lieu même qui les a fait sourdre. Il s'agit bien, il s'agit seulement, de littérature. Celle qui nous ouvre au monde, là où les mots n'étaient pas encore. Elle est chemin, expérience, assaut.


    Ce n'est pas ici une mise en ligne ordinaire : c'est l'expérience même, qu'on voudrait prolonger en l'offrant au média numérique.


    FB


    Préparation éditoriale et conception epub: Roxane Lecomte.

  • Pourquoi revisiter la Révolution française aujourd'hui ?

    Comment la fiction, la littérature, peuvent-elles s'autoriser à contourner la chronique et le commentaire historiographique ?
    Je propose une simulation de la Révolution, en associant détournement, humour et politique. En procédant à une réincarnation aléatoire de personnages historiques, je réactualise la mémoire collective : le regard contemporain se déplace, des grands hommes du passé vers les anonymes d'aujourd'hui (citoyens, électeurs, grévistes), des événements fondateurs aux exigences toujours actuelles (les droits de l'homme, le bien-être individuel et collectif).
    L'humour consiste à « revoir 89 » avec les expressions du marketing et du capitalisme (briefer, vendre, gagner), à délester le lexique de la communication de sa charge pernicieuse, montrer comment, aujourd'hui, la com. et le marketing sont la politique. Ce tour de passe-passe me permet de dénoncer un monde où le succès, les médias et l'argent justifient tout.
    Un narrateur multifonction, polyvalent, journaliste, poète, scénographe, consultant, conseil en communication, expose sa vision de l'histoire et de l'actualité, par des allers et retours entre le monde actuel et 1789, interrogeant les notions d'aliénation et d'émancipation, de citoyenneté, dans un processus d'adresse au lecteur, pour tenter de répondre aux questions suivantes :
    Est-il possible d'inventer une poétique du monde social et politique ?
    De pointer, par le medium littéraire, les défaillances du système actuel (la raison cynique, l'impuissance face à l'hypercapitalisme) ?
    La Révolution française est-elle un capital ? Si oui, comment le transformer ?
    Peut-il exister un imaginaire de la contestation ?
    VP

    Et voilà le versant sérieux des questions que se pose l'auteur, Véronique Pittolo, avant cette descente au milieu de Robespierre, Marat et les autres.
    Mais cela change quoi, si on y amène les caméras de télévision et les usages publicitaires d'aujourd'hui ? Si on fait monter Lénine sur un tonneau, et qu'on scrute aussi l'envers de tous ces vieux mots, quand tous les problèmes de domination et d'exploitation demeurent ?
    Alors dire que La Révolution dans la poche, c'est comme un hymne à l'envers, un opéra de poche, mais traité presque comme une farce - pourtant, au plus juste de l'humain, sur eux, les hommes de la "terreur", comme sur notre présent...
    Particulièrement fiers donc d'accueillir ce texte important, disponible en version imprimée chez Al Dante.

    FB

  • Un texte violent. Et la fierté à le mettre en ligne : bon indicateur de ce qui se renouvelle, vient éclater dans l'écriture et appelle ces formes neuves de partage.
    Violence quant à ce qui est dit ? Oui, en partie : approcher la précarité ultime, celles qui n'ont plus rien, au voisinage des tentes de Don Quichotte, au terme des tunnels de la drogue qui les accompagne.
    Mais en partie seulement : violence peut-être plus radicale dans le deuxième cahier, quand il est question de son propre chemin artistique. Comment on est reçu, comment on progresse. Ces communautés fragiles qui se créent autour d'une pièce de théâtre, d'un festival ou d'une pratique de rue.
    Au passage, on aura traversé avec la même proximité, le même grossissement des visages, le même frôlement des corps, les lieux de la précarité extrême, et ces lieux où se chercher soi-même passe par l'expérience des autres : les rave par exemple, ou une nuit sur une plage, ou les coulisses d'un grand festival.
    Et si c'était la même violence : là où la norme d'une société marchande évince le chemin personnel ? Il n'y a pas de réponse simple. La colère de ce texte n'est pas une accusation - son chemin, on se le fabrique et si l'obstacle est plus lourd, on aura d'autant plus de force à le traverser.
    Une autre question, sous-jacente, qui elle fait autant accusation que question : dans ce chemin par lequel on chemine soi-même vers une pratique d'artiste, quelle place ou quel statut pour l'expérience directe de l'autre, extrême compris ? Quel prix payer, quel trajet prendre ? On nous parlait autrefois d'engagement, ça résonne comment, quand c'est la société au temps de l'industrie culturelle qu'on arpente ?
    Ces chemins, Marina Damestoy les arpente depuis longtemps. Une implication militante auprès des sans-abri, sans laquelle il n'y aurait pas devenir à ce visage entendu autrefois, et les textes écrits dans l'expérience même. Une implication théâtrale, festivals, arts de la rue, puis un passage à la revue Mouvements. Maintenant, l'écriture.
    Un noeud entre l'art et le social qui nous implique tous, en renversant les deux mots.
    Lire aussi sur remue.net son Cahier bigouden et on Animalimages.

    FB

  • Noces de Mantoue

    Marie Cosnay

    Texte étrange que ce livre de Marie Cosnay - on attire l'attention sur cette étrangeté en suggérant entre parenthèses qu'il pourrait s'agir d'un « (conte) » - texte fou, aimerais-je dire, au sens où une folie divine, de celles qui inspiraient les suivantes de Dionysos, anime l'héroïne d'un récit éclaté et fragmentaire dont toute la force insolite vient précisément de son inachèvement comme aussi du caractère onirique de la plupart des situations et des actes qui le traversent.
    Cette héroïne n'a pas de nom, elle est « elle » ; souvent elle est présentée du point de vue de ceux qu'elle croise, qui l'escortent, qu'elle aime dans de fugitives étreintes, ou qui la pourchassent ; mais aussi on l'entend souvent parler en son nom, parler ses rêves, ses angoisses, lâcher par bribes des lambeaux d'une histoire tragique qui l'obsède.

    Elle n'a pas de nom, certes, et pourtant, au tournant d'une phrase [2], l'air de rien, elle est dite « la folle, la Ménade, courant les collines, la région ».
    La référence mythologique, si fréquente chez Cosnay, que les tragiques grecs, qu'elle traduit, hante toujours, apparente bien la fugitive aux Bacchantes, aux suivantes de Dionysos.
    Et pourtant il y a bien un ancrage dans le réel, un effet de réel, dans ce livre qui suit longtemps la voie conforme d'un roman policier, avec cadavres mutilés, recherches d'indices, commissaire de police, doutes et errance d'une enquête qui n'aboutit pas, dont la coupable présumée est la Ménade, qui toujours échappe ; il donne des dates, inscrit le récit dans le temps, le nôtre, entre 2007 et 2008, précise les lieux, le Palais du Té, les environs de Mantoue, les Alpes proches qu'il a fallu traverser, les lacs, donne des noms propres aux autres acteurs de l'histoire...
    Il y a bien aussi un passé du personnage, des drames, de ceux que seule une famille peut inventer, incestes, prostitution, tout cet « impardonné impardonnable » [3] qui fonde les interdits et les névroses et sans doute aussi la malédiction, « combien de haines l'une après l'autre calculées(...), pour en arriver là - une famille en somme. » [4] Ces thèmes sont récurrents dans les livres de Cosnay.
    Cela dit, ces marqueurs banals d'une enquête policière, ces quelques clés discrètes pour une « psychologie » de l'héroïne n'auraient pas de véritable intérêt hors de la dimension fantastique qui donne au livre son identité, sa vraie saveur : les lieux eux-mêmes du reste sont pleins d'étrangeté et d'énigmes, ne serait-ce que ce Palais du Té sur lequel travaille, comme architecte, Remi, l'amant, l'ami, le plus fidèle ; palais construit au début du 16ème siècle sur l'île Tejeto, au milieu d'un lac, avec ses fresques aux scènes mythologiques (banquet olympien, salle des géants, des chevaux), et ses grottes, ses écuries immenses au dehors... Tous contrepoints aux obsessions de la Ménade - à sa démesure, à ce côté inspiré, ou mieux, à son caractère de « femme possédée », comme le dit justement le mot Ménade, son goût immodéré du vin, son physique presque animal, cette manière qu'elle a de courir pieds nus, habitant les bois, les arbres, le bord des lacs, son rapport animal au corps - du dégoût assez souvent - à son propre corps, à celui des autres, aux bêtes, vivant une sorte de « devenir animal », comme dirait Deleuze, mais sans jamais trouver le pli où s'abriter : en fuite, au contraire, toujours vers le dehors, le grand ouvert ...
    L'écriture de Cosnay trouve dans cet environnement la meilleure chance de satisfaire à sa pente naturelle : à la fois l'éclatement de la forme en brèves séquences discontinues, en tout petits chapitres de deux ou trois pages, en même temps qu'elle inscrit le récit dans ce mouvement de halètement, de reprises, de ressassement plutôt, une poétique de la rupture en quelque sorte, en coïncidence parfaite avec ce qui peut être dit de ce monde étrange où finalement les êtres finissent par se perdre, se dissoudre. Monde qui échappe cependant toujours à la parole, et c'est peut-être l'inquiétude qui mine en toile de fond ce récit, à moins, sombre perspective en vérité, que la voix d'un vieil homme, Elio, se risque à parler, mais comme en pure perte...
    Il semble qu'on ne puisse en sortir. Sous le foisonnement de ce livre, je sens vibrer la mélancolie, je me dis que c'est elle qui pousse à écrire. Et qui pousse au poème.
    © Jean-Marie Barnaud sur remue.net. "Noces de Mantoue", de Marie Cosnay, est paru aux éditions Laurence Teper en 2009. La collection REPRINT de publie.net propose aux auteurs la reprise au format numérique de leurs ouvrages indisponibles.


  • Qui est-ce qui parle des "problèmes" de l'immigration ? Dans les écoles, dans les quartiers, on sait bien que ça se passe autrement. On sait bien ce qu'on apprend de l'ouverture, de l'échange.


    Mais on sait aussi qu'il faut se battre pour cette fraternité élémentaire, et le partage de la terre.


    L'art de Nicolas Ancion, c'est de prendre ça au ras de la rue, ou de la salle de classe, ou du terrain du foot. Ou de ce qui se passe quand on promène le chien.


    Et quand bien même c'est violent ou dur, à l'arrière, quand bien même il y a les idées toutes faites, les réflexions qui partent trop vite, une des plus belles armes c'est aussi d'en rire.


    ALors venez avec Ugur ou Andrzej - qui lui vient de Pologne -, ou Shi Yinnan, qui de Changaï a débarqué à Anvers, dans le Bruxelles d'aujourd'hui, cette ville qui est un si beau laboratoire pour apprendre à inventer ensemble, et le présent et demain. Beau laboratoire des rêves, dans la nuit et les tavernes.


    Et c'est là que commence un autre miracle : celui de la littérature, du raconteur d'histoires, neuf récits comme neuf visages, neuf rêves.


    FB


    La plume de Nicolas Ancion est bien acérée, non pas qu'elle manque de tendresse, bien au contraire, mais elle a particulièrement de ressort et l'art du récit, du drama, est extraordinairement maîtrisé, - ses temps et ses voix multiples, ses rythmes -, dans les textes courts qui constituent l'ensemble de nouvelles Les ours n'ont pas de problèmes de parking.
    L'auteur belge, dont les nouvelles, pièces de théâtre, romans et poésies sont déjà largement publiés, nous fait entrer dans un univers tout à fait singulier, où le merveilleux et le réel, la tendresse et la dureté composent ensemble pour des textes fondamentalement poétiques, que l'on entend. Quelle réjouissance ! Quel art de la drôlerie subtile, du cocasse sobre mais endiablé !
    Précipitez-vous pour ce joli cadeau. Ce livre tombe tellement bien (sur moi) au moment où arrive l'automne. Après cela, haha... on fait des rêves détonnants. Plus question de dépression saisonnière !
    Emmanuelle Tricoire - Sous le Pommier


  • « Ce qui est aigu, dans le moment que nous vivons (...), c'est la conjonction de trois crises : financière, écologique, géopolitique. »

    Entamé début 2006, dans un deuxième tome qui peut tout aussi bien être lu indépendamment du précédent, le journal de Laurent Grisel nous fait entendre le bruit sourd des faillites et des férocités qui annoncent et préparent ce que les médias nommeront « la crise de 2008 ». Très documenté, toujours limpide malgré la complexité des mécanismes qu'il décrypte, le Journal déjoue les manipulations médiatiques à l'oeuvre dans les discours politiques et économiques qui continuent d'avoir cours aujourd'hui. Banqueroutes, mais aussi élection d'un président d'extrême droite en France, découverte de l'ampleur de l'économie invisible (celle des produits dérivés et de la spéculation) et de son emprise sur l'économie visible, assassinat de Benazir Bhutto au Pakistan, luttes et désespoirs ouvriers, conséquences des dérèglements climatiques sur la vie humaine et non humaine, autant de fils qui sont suivis et noués au cours de cette année charnière. L'écriture du journal, fine, régulière, dont l'objet n'est rien de moins que la compréhension d'un monde en fusion, recèle des moments plus sereins de vie personnelle : voyage au Japon, notes prises le long de l'écriture de livres en gestation, parmi lesquels le Journal lui-même dont l'architecture commence à prendre forme. Un geste politique, sensible, littéraire et citoyen.

  • Laques

    Gabriel Franck

    Laques est l'histoire d'une rencontre. Premiers regards, échanges évasifs avant de s'étreindre, corps au défi de l'absence. Silence et stupeur, attirance et vertige, désir tremblant, gestes esquissés en secret, furtifs hérissements atomiques, en ondes aiguës. Attouchements et caresses, dans l'emprise des attentes, braises qu'on rallume d'un souffle, toutes les promesses d'un long parcours amoureux et les strates de son cheminement à force d'hésitations, errements, contradictions, découpés par un regard forcément fétichiste à force de fragmenter le réel. « Chacune de nos entrevues était un événement, nous en avions décidé ainsi, nous ne savions pas quelle serait l'issue de l'histoire, mais nous savions avoir plus tard le temps de tracer les lignes, de chercher les rapports, de comprendre ou reconstituer à partir des épisodes le récit possible ou inventé de notre aventure, qu'il soit le même pour chacun de nous, ou désaccordé. » Texte stroboscopique, récit en blocs, baroque, avec ses plis et ses labyrinthes, Laques est un roman lacunaire, qui se lit de manière non-linéaire et qui nous invite à voir le monde à travers un miroir brisé, dans un rêve éveillé, une « vie à peine rêvée ».
    Deux versions disponibles : une version intéropérable (lisible tous supports), une version non-linéaire (dédiée iPad / iPhone).

  • Y a-t-il, en littérature, un voyage en Suisse comme il y a le voyage en Italie ? Y a-t-il même (les amis de Suisse romande vont crier que non !) une spécificité suisse du paysage, du temps, voire de la littérature ?
    Et si la réponse n'était pas si simple ? Y aurait-il La Montagne magique de Thomas Mann sans Davos, qui pourtant n'aide pas, aujourd'hui, à approcher la magie spéciale de cet immense roman, la façon dont un microcosme vient régler la totalité des relations humaines et faire bifurquer leur devenir ?
    Rapprochement, parce que c'est ce que j'ai éprouvé en découvrant le manuscrit de Jean-Pierre Suaudeau.
    Le narrateur arrive en Suisse, au bord du lac Léman, pour y séjourner. On n'en saura absolument pas plus sur lui-même. Sa passion à écrire, son enquête sur Rousseau, ne sont pas un prétexte suffisant pour l'ampleur du récit.
    L'eau sans doute est importante. Jean-Pierre Suaudeau est d'ouest, il habite la région nantaise, est instituteur dans un village des marais qu'a si bien décrit Julien Gracq dans La Presqu'île. C'est plutôt chez Claude Simon qu'il faut chercher son horizon de langue : l'ampleur parfois lyrique de la phrase, l'attention aux signes, aux objets, aux dispositifs de représentation, et la volonté aussi de ne jamais rien laisser s'installer de stable. La phrase se casse, le récit s'ouvre, sa teneur poétique est scrutée dans l'intérieur des mots.
    Mais c'est bien avec ces seuls outils, l'eau ouverte et le vent d'ouest, que Jean-Pierre Suaudeau aborde sa matière Lac. De couleur, de clôture, de clapot, d'odeur : qu'y a-t-il, dans notre imaginaire, dans nos rêves, qui sépare celui qui vit près d'un fleuve de celui qui vit près du lac ?
    Alors, bien sûr, on quitte toute spécificité de territoire : il y a un hôtel, le lac, la ville, quelques personnages, des livres, où Paul Celan viendra à la fin percuter et remplacer Rousseau, il y a - parce que c'est la Suisse et qu'on y a tous des souvenirs artistiques de cet ordre -, de l'art contemporain (Rauschenberg) et des expositions (Giacometti), et le travail de la littérature s'exerce sur l'intérieur de qui s'y livre - résurgence de la mort, des proches qui sont morts, résurgence de l'origine de la langue, résurgence du temps et qui s'en travaille, nous travaille.
    C'est à ce voyage, où la langue est à chaque page le lieu et le vecteur de l'expérience, que nous invite Jean-Pierre Suaudeau.

    FB


    édition mise à jour et révisée, nouvelle mise en page


  • Pendant presque deux ans, je passais entre deux et trois heures par jour en transport en commun (RER, métros). Tout ce temps là, mis bout à bout, ça fout la lourde comme on dit par chez moi, le vertige.


    J'ai donc eu mon compte d'accidents de personne, je ne les ai pas comptés, mais toujours une atmosphère particulière dans le wagon lorsque le conducteur l'annonce, ou sur les quais quand les écrans clignotent.


    Un jour l'un d'entre eux m'a fait arriver deux heures en retard dans mon boulot de l'époque. Ce jour-là, l'idée d'en faire quelque chose, de prendre des notes, et l'écriture de la toute première.


    /> La prise de notes a duré un an et demi. Toutes ces notes (ou la plupart) ont été écrites directement embarqué soit dans les wagons, soit sur les quais, au téléphone portable classique, ensuite via l'iPhone.


    J'ai vu de suite que c'était un truc fait pour twitter. Je n'ai pas twitté en live : j'ai un peu peur de l'instantané, et puis il fallait l'organiser, faire le ménage. Alors ça s'est étendu dans le temps, et tant mieux, ça m'a permis de faire mûrir .


    Fin 2010, j'avais plus de 200 fragments d'écrits, tous de moins de 140 caractères, alors j'ai créé le compte @apersonne, j'ai épuré mon texte. J'en ai gardé environ 160.

    De cette façon, j'ai pu mettre en ligne 5 fragments par jour pendant un mois tout juste. C'était novembre, j'ai choisi décembre, et ça tombait bien avec Noël et réveillon à la fin comme acmé. L'idée était là depuis le tout début, de pouvoir programmer les twitts à heure fixe, tous les jours 7h, 9h, 12h, 18h et 20h, afin que les twitts puissent être lus aux heures de pointe, dans les transports précisément. Et puis ça avait un côté feuilleton : les followers ont commencé à savoir que c'était « bientôt l'heure d'@apersonne ».

    Passé fin décembre, j'ai mis au propre, rassemblé le tout dans un abécédaire. A l'origine il n'était pas prévu que des figures émergent, et puis des personnages sont apparus d'eux mêmes, par exemple celui qui cherche une chanson idéale pour la passer au moment de mourir, celle qui se tue mais plusieurs fois, car ça marche pas, les régulateurs de flux que je voyais tous les jours deux fois par jour, etc.


    Alors les classer par personnages, c'était une idée. Les notes de bas de page, c'est venu pendant cette phase là, histoire de faire dialoguer tout le monde, du coup toutes les notes sont inédites, jamais apparues sur twitter, plus de 140 caractères pour certaines.


    Je me demande toujours au moment de compiler ce genre de projet volatile : quelle sera la règle du jeu ? La règle du jeu ,ce serait de pouvoir naviguer dans tout ça sans suivre d'ordre, ni alphabétique ni rien, simplement rebondir d'une fiction à l'autre. J'aime cette idée de ne pas lire de la page 1 à la page 99 mais dans le désordre.


    D'où les 271 liens, chaque titre dans les notes étant discrètement interactif.


    GV

  • Une épidémie

    Fabien Clouette

    Vous l'avez peut-être découvert et lu sur le magazine en ligne nerval.fr ici-même. Si ce n'est pas le cas, alors cette parution numérique tombe vraiment à pic car c'est un texte, ou plutôt un voyage, tellement fort qu'il serait dommage de passer à côté : Une épidémie, de Fabien Clouette.
    Nous voici dans une ville sur la mer, une citadelle pas vraiment fantôme mais presque, peuplée par les survivants d'une épidémie, au sein desquels vit notre narrateur. Suivons ses pas. Écoutons les paroles qu'il noie dans son silence. Soufflons avec lui sur la poussière qui recouvre désormais les livres de la bibliothèque abandonnée. Errance, mise en quarantaine et solitude, écriture, maladie et amour : les images du présent dévasté et les souvenirs heureux se confondent dans la chaleur, derrière les murs de la citadelle, et se mélangent à la terre aride des quartiers désertés, aux cours intérieures autrefois animées, aux ruelles décorées de mosaïques qui racontent l'histoire de la ville - qui continuera d'écrire l'histoire ? -, aux boutiques désormais fermées, aux sculptures renversées par ce vent qui ne cesse pas. C'est un journal de bord qui ne dit pas son nom, c'est une description onirique d'une guerre entre la nature et l'homme - J'enlève mes vêtements. Nu, à la fenêtre, je contemple le quartier vide. Je me grise en Adam du nouveau siècle, dans une ville où la guerre n'aurait rien détruit de matériel. - c'est un cri d'amour silencieux - Les yeux de R. sont des verres à pied fendus. Cristaux figés entre deux pommettes parfaitement opaques, ils produisent plus de lumière que le soleil de l'après-midi. Mais quand le vin de la mélancolie verse son jus, le verre, sans se briser, laisse échapper des larmes d'or aux reflets rouges, des gouttes salées d'un alcool meurtrier. R. pleure la nuit sur son oreiller, cachant ses sanglots dans les hurlements du vent. - et c'est la mort qui plane dans le ciel, qui se cache dans tous les recoins de la ville, qui assèche tout, jusqu'au soleil même... - L'épidémie n'est pas finie, la citadelle est toujours malade.
    À découvrir absolument.
    RL

    Une langue magnifique, à forte rémanence, d'une violence sans cesse contenue, et qui fait miroiter un réel précis, image archétype d'une ville sur la mer, avec des traversées oniriques. Deux personnages principaux, le narrateur et « R. », mais l'irruption d'un troisième, « le client » par lequel toute notion de réalité basculera. Il y a aussi, dans cette mise en quarantaine suite à épidémie, dont le dispositif rappelle le Aminadab de Blanchot, la découverte d'une bibliothèque et la présence constante de ces vieux livres qui contribuent eux aussi à la mise en abîme.

    FB

  • Le ballon rond en littérature... peut-être que la meilleure manière de regarder un match c'est encore de le lire !
    Qu'est-ce qui traverse l'esprit d'un joueur de football quand il est sur le terrain ou dans les vestiaires ? Quand il loupe, quand il réussit, quand il a froid, quand il court, quand il se bat ? C'est ce que Jean-Pierre Suaudeau explore en six parties : approche, échauffement, première mi-temps, mi-temps, deuxième mi-temps, fin de partie, le tout pour une lecture d'1h30 environ, soit la durée d'un match (vous voyez comme il a bien pensé les choses). Une équipe de football comme un régiment qui part en guerre, dans le froid et dans la boue : c'est bien plus que taper dans un ballon, et les combattants qui attendent chaque semaine le nouveau coup de sifflet de l'arbitre, ne le font finalement peut-être pas pour la victoire mais pour la bataille...

  • MacGuffin

    Anne-Sophie Barreau

    Le principe du MacGuffin, élément moteur qui fait avancer une histoire en entraînant les personnages dans ses péripéties, presque toujours un objet, généralement mystérieux, date des débuts du cinéma, mais l'expression est le plus souvent associée au cinéaste Alfred Hitchcock. Dans le livre d'Anne­-Sophie Barreau, cet objet est un téléphone, son iPhone perdu à San Francisco, le jour de son anniversaire, lors d'un voyage effectué avec son compagnon en Californie.
    Qu'est­-ce que l'on perd au juste quand on égare son téléphone portable ? Des images, des souvenirs, des contacts ? Les souvenirs refont surface peu à peu dans le désordre du surgissement des images, le labyrinthe qu'elles décrivent en nous, en même temps que certaines disparaissent à jamais. L'auteur se rappelle des photographies qu'elle n'a pas prises. Le livre s'apparente alors à une enquête en forme de quête, permettant à l'auteur de sauver certaines images de son voyage faisant apparaître en creux des souvenirs plus lointains, enfouis, comme révélés par les images perdues, disparues, ravies, et d'assembler ainsi, dans ce périple à travers l'Amérique et de son parcours personnel, ce qui est au fond le propre de toute histoire, un tissu rapiécé, un pêle-mêle.
    Odradek est un nom inventé par Kafka dans sa nouvelle inachevée « Le souci du père de famille ». Objet de toutes les interprétations et les détournements imaginaires possibles, il est à la fois une poupée et un prodige tombé du ciel, une mécanique de l'horreur et une étoile, une figure du disparate et un microcosme ; en somme, le modèle réduit de toutes les ambiguïtés d'échelle de l'imaginaire. Ce livre d'Anne­-Sophie Barreau est une fiction sur le pouvoir de l'image, l'imaginaire des voyages, la versatilité de notre mémoire à l'ère du numérique et la capacité de l'art à nous permettre de retenir le temps. Comme l'Odradek, MacGuffin est la forme que prennent les choses oubliées.

    MacGuffin existe aussi sur le web...

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