Publie.net

  • Ubu roi

    Alfred Jarry

    Voilà un bon siècle que le Père Ubu a lancé son Merdre retentissant et inaugural. Merdre qui est d'abord celui de Jarry élève du lycée de Rennes à l'adresse de monsieur Hébert, son professeur de physique, « tout le grotesque qui est au monde » ; merdre énorme lancé à tous les petits monarques du Savoir et du Pouvoir (militaire, économique, politique, religieux, etc.) qui se jettent dans le siècle armés de nouvelles techniques de prolifération verbale, et dont le Père Ubu est le reflet à peine déformé.

    Merdre à leur langue surtout, à la langue comme instrument de pouvoir par lequel s'exprime le Schwergeist - l'esprit de lourdeur - de l'époque moderne condamné par Nietzsche avant de sombrer. Malgré les échecs - à trois reprises il rate le concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure, échouant donc à rejoindre le monde de ses maîtres -, Jarry ne sombre pas, peut-être par sa capacité à ne pas se détourner de la foule pour se réfugier en Haute-Engadine, mais au contraire à l'affronter et à lui dire la vérité que représente Ubu sous ses dehors les plus grotesques. Parole de vérité qu'expérimente Jarry à travers son extravagance littéraire, mais aussi et peut-être surtout une vie hors normes.

    Un siècle plus tard, nous sommes toujours les contemporains d'Alfred Jarry par la prolifération universelle des Pères Ubu parlant et parlant au nom des idéaux les plus divers (la Démocratie, l'Entreprise, la Raison, la Sécurité - que sais-je encore, la liste est longue) au moyen desquels ils affirment leur gros et gras pouvoir de langage. Face à cette prolifération, l'implosion de la parole autoritaire à laquelle nous invite Jarry avec Ubu roi, puis avec le docteur Faustroll ou le Surmâle parmi ses autres inventions, ne peut qu'être un vrai plaisir de lecture, par la formidable démonstration de liberté qu'elle représente face à la puissance grotesque du monde.

  • Le Rire

    Henri Bergson

    Le rire est notre défense, notre arme, autant qu'il est le meilleur partage.

    Quelle chose complexe. Quand il nous surprend, quand il devient satire. Et certainement, pour la littérature et le théâtre, le fil le plus aigu. Le plus "raide", dirait Bergson.

    Il est de la race de ces penseurs qui sont d'abord écriture. Bergson et le mouvement, le mouvant, "l'imagination créatrice".

    Mais ici, sous les mots, viennent les grands rires âpres de Molière, La Bruyère, Labiche. Ce qu'il décortique fait de ce livre une immense leçon de littérature.

    Penser, oui: mais penser au front.

    FB

  • On est en 1794. Après un siècle d'exploration du monde, de passion de la découverte, la Terreur, l'incertitude.

    Cela ne compte pas. Le monde au-dehors est balayé. Il suffit d'un rai de lumière dans le rideau, de la flamme longtemps regardée dans la cheminée.

    De l'art d'être avec soi-même, ou pluôt de cheminer vers soi-même.

    L'auteur a 27 ans, un duel paraît-il l'a contraint à rester 42 jours aux arrêts dans sa chambre, et c'est son frère, le philosophe Joseph de Maistre, qui le publiera.

    F.B

  • " De quoi s'agit-il sinon d'arracher la langue aux imbéciles, aux redoutables et définitifs idiots de ce siècle, comme saint Jérôme réduisit au silence les Pélagiens de son temps ?
    Obtenir enfin le mutisme du Bourgeois, quel rêve !
    L'entreprise, je le sais bien, doit paraître fort insensée. Cependant je ne désespère pas de la démontrer d'une exécution facile et même agréable.
    Le vrai Bourgeois, c'est-à-dire, dans un sens moderne et aussi général que possible, l'homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser et qui vit ou paraît vivre sans avoir sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules.
    Le répertoire des locutions patrimoniales qui lui suffisent est extrêmement exigu et ne va guère au delà de quelques centaines. Ah ! si on était assez béni pour lui ravir cet humble trésor, un paradisiaque silence tomberait aussitôt sur notre globe consolé ! " Léon Bloy " Léon Bloy, collectionneur de haines, dans son musée bien rempli, n'a pas exclu la bourgeoisie française. Il l'a noircie avec les couleurs sombres qui justifient le souvenir des rêves de Quevedo et de Goya ".
    Jorge Luis Borges " L'invective systématique, maniée sans aucune limite d'objets - la gifle surréaliste au cadavre d'Anatole France est bien timide auprès des profanations de Bloy - constitue d'une certaine façon une expérience radicale du langage : le bonheur de l'invective n'est qu'une variété de ce bonheur d'expression, que Maurice Blanchot a justement retourné en expression du bonheur. " Roland Barthes

  • Et si Baudelaire avait écrit un hymne aux algorithmes au lieu de son hymne à la beauté ? Et si Jean de La Fontaine avait connu Google, Facebook et Amazon, quelle fable aurait-il choisie pour raconter notre rapport à ces acteurs ? Et quelle morale en aurait-il tiré ? Et si Aragon avait été davantage fasciné par les « données » plutôt que par les Yeux d'Elsa ? Si, plutôt qu'un renard, c'est Google qui avait appris au Petit Prince le sens du mot apprivoiser ? Anthologie critique réalisée en l'an 4097 pour nous aider à appréhender dès aujourd'hui l'évolution de notre rapport au monde... connecté. Préface de Lionel Maurel.

  • C'est en 1993 qu'Éric Chevillard fait paraître sa Nébuleuse du crabe, un livre étape dans la construction de son fantastique. Crab, le personnage principal, est une forme, une durée, un système d'idée, une critique de Léonard de Vinci.
    Mais, avec Chevillard, les personnages de roman ne s'arrêtent pas au livre qui les fait naître.
    Ici, l'auteur inventeur de Crab est aux prises avec son propre personnage. Des voix contestent, assaillent, commentent. Une journaliste de radio veut à tout prix une réponse à des questions insolubles.
    Et tout d'un coup, nous voilà sur la piste vertigineuse d'une critique du roman...

    Manière de saluer ici la parution de Dino Egger, le nouveau livre d'Éric Chevillard chez Minuit (l'éditeur), ainsi que le 3ème tome annuel de son Autofictif, le célèbre triptyque lancé chaque minuit (l'heure).
    Qui a a dit que la littérature contemporaine n'autorise pas le rire ?
    Je remercie profondément Eric d´avoir bien voulu être présent avec nous dès le début de l´expérience publie.net... A lire aussi sur publie.net : Dans la zone d´activité. On peut visiter aussi sa page auteur sur le site des éditions de Minuit, mais surtout la vue d´ensemble que propose Even Doualin sur le site Eric-chevillard.net.


    FB

  • Juste pour le plaisir. Mais un plaisir qui décape.
    Dès lancé le projet publie.net, j´avais sollicité Antoine Boute : présence forte de la scène bruxelloise, performeur proche des chemins de Charles Pennequin, lisant et intervenant aussi bien en langue française que flamande. Je ne savais pas qu´il me répondrait avec deux envois presque antagonistes : un travail de fond sur Guyotat et le toucher constamment téléchargé depuis lors, et cette suite de neuf brefs polars, classés par saison.
    Alors dans un premier temps, on les a mis en ligne 2 par 2, dans les formes brèves, à chaque changement de saison.
    Mais, à les relire, c´est bien d´un bloc qu´il faut les prendre.
    Antoine Boute, lisez-ci-dessus le premier des 9 polars, déconstruit systématiquement et les codes de la fabrication du polar, ses modes de convocation du monde, de manipulation de l´intrigue, mais aussi les usages sociétaux, suspense, peur et sang, action et cinéma.
    Et il le fait en riant. Vous le verrez, dans les 9 polars (avec pelleteuses, avec chiens, ou l´ultime variation pour un roman inerte), le poète traîne toujours des pieds dans un coin. Et c´est un poète lettriste, qui s´active dans l´intérieur même des romans à en déconstruire ou démonter les mots.
    Le lien avec Antoine Boute performeur, avec Antoine Boute décortiquant le corps écrit de Guyotat, n´est donc pas si ténu. En attendant, dans les dérives les plus actuelles de la langue et du monde, les ficelles du polar apparaissent au premier plan, et on reconnaît tout ce qu´on doit au (mauvais) genre.
    C´est bien un seul livre de 150 pages qu´on propose à lire.

    FB Antoine Boute vit à Bruxelles. Pour l´écriture de Brrr... polars de saison, il a bénéficié d´une bourse de création du Centre national du livre (France).
    Brrr... sera prochainement disponible en édition papier aux éditions Voix, dir Alain Hélissen. Nous serons heureux de faire profiter gratuitement de la version numérique les acheteurs du livre.
    Autres liens :
     Antoine Boute performeur : sur MySpace Clodo3000  dans les Cahiers de Benjy  ou ces 3 récentes conférences données à la Bellone à Bruxelles pour le festival Troubles lors d´un colloque sur le burlesque (la 2ième contient de la poésie sonore, la 3ième du silence burlesque) PARTIE 1 - PARTIE 2 - PARTIE 3  Déconstruire les codes du roman policier reconstruit-il un nouveau roman policier ? 2009-09-24 ZONE RISQUE Démanteler les clichés du suspense, du polar, des mythes, et revisiter tout ça allègrement façon poésie performance... roman policier, roman, cinéma publienet_BOUTE04 publie.net

  • Paris futurs

    Joseph Méry

    Volume mis à jour et augmenté à l'occasion de la sortie du fascicule papier.
    « Paris sera toujours Paris » chantait Maurice Chevalier en 1939. Ville éternelle, ville lumière, Pantruche, Paname...
    Pourtant nombre d´auteurs ont rêvé d´autres Paris, de Paris du futur. Nous proposons quelques-unes de ces visions datant de 1851 jusqu´à 1906 dans ce volume. Émile Souvestre propose en 1843 une anticipation qui n´est guère réjouissante dans Le Monde tel qu´il sera où les banquiers ont pris le pouvoir, les enfants sont allaités par des nourrices à vapeur, la presse est sous le monopole d´un seul titre et les citoyens sans cesse contrôlés. Vingt ans plus tard, Jules soumet le manuscrit de Paris au XXe siècle (écrit vers 1863) à son éditeur Hetzel qui le refuse. D´autres textes sont publiés comme ceux de Pierre Véron (En 1900, 1878), Émile Calvet (Dans mille ans, 1883), ou d´Albert Robida (Le Vingtième siècle en 1882 ou La Vie électrique en 1892). Entre 1851 et 1906 plusieurs auteurs imaginent des Paris futurs. Ces visions sont très variées et naviguent entre utopie sociale, satire et humour. Chaque texte a ses caractéristiques propres et parfois surprend par sa modernité. Théophile Gautier donne deux articles au journal Le Pays en décembre 1851 sous le titre « Paris futur » qui sont recueillis dans Caprices et Zig-Zags en 1852. Raillant le nombrilisme parisien, le « parisianisme », et son orgueil déplacé, il compare le pauvre Paris du XIXe siècle aux splendeurs des villes antiques avant d´imaginer une remise à plat (au sens propre). Deux ans plus tard, Joseph Méry répond à Théophile Gautier avec un « Paris futur » satirique que Françoise Sylvos caractérise ainsi : « Il y brocarde tous les travers de Paris qui font partie des lieux communs du pré-urbanisme utopique. Sur le mode de Boileau ou dans la tradition de Montesquieu, il critique les embarras de Paris et propose d´enjamber les avenues encombrées à l´aide d´arches ressemblant à des galeries couvertes. Ces dernières permettent aux piétons de vivre, de consommer sans avoir à traverser les grandes artères de la capitale. » Que d´eau, que d´eau, pourrait-on ajouter mais pour le comprendre, il faut lire ce texte. » Le « Paris Futur » de Victor Fournel est beaucoup plus sérieux. Historien de Paris, il imagine ce que pourrait être le Paris de l´avenir selon un « modèle exacerbé de l´urbanisme haussmannien ». En 1869, Tony Moilin, futur communard, rêve d´un Paris utopique dans Paris en l´an 2000. Comme il l´indique dans son avertissement : « Le Paris dont il est question dans cet ouvrage ne ressemble guère, je l´avoue, au Paris actuel. À tous les incrédules qui trouveraient mes réformes trop radicales et impossibles à réaliser, je ne répondrai qu´un seul mot : c´est que d´ici à l´an 2000 il s´écoulera 131 années, et que, pendant ce long laps de temps, il pourra survenir plus d´une révolution et se faire bien des changements. » Si l´extrait proposé ici ne concerne que la « transformation de Paris », l´utopie de Tony Moilin balaie l´ensemble des réformes dont il rêve : organisation du travail, société, instruction, gouvernement, religion et moeurs. Il ne survit pas à la Semaine sanglante et est fusillé le 28 mai 1871. Le texte d´Arsène Houssaye nous projette en « L´An trois mille sept cent quatre-vingt-neuf » dans un Paris devenu une capitale de l´univers pleine de poésie. Finissons sur la note humoristique que nous offre Eugène Fourrier imaginant des archéologues du futur décryptant une bien mystérieuse inscription communément gravée sur les murs de Paris.
    - Philippe Éthuin Le site compagnon ARCHÉOSF Le site de Philippe Éthuin

  •  Quand il fait paraître "Zonzon Pépette, fille de Londres" en 1923, le belge André Baillon, entre deux tentatives de suicide, entre à l'hôpital psychiatrique de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. Il a déjà plusieurs vies derrière lui, flambeur de casino, paysan en sabots, secrétaire de rédaction d'un journal médical.... Est-ce tout cela qui donne à la légèreté de Zonzon Pépette cet arrière-goût d'une danse sur un abîme ?
    Notre littérature populaire est un continent fait de ces vies qui se brûlent tout entières à l'écriture, mais ne viennent pas rejoindre les livres qu'on dit nobles. Méfions-nous : souvent, c'est seulement parce que ceux qui parlent des livres, et décrètent qu'ils sont littérature, ne connaissent pas grand-chose au monde qui soudain ici jaillit.  Ce qui compte, c'est ce sel d'aventure, cette dérive aux visages, c'est l'ombre de la ville.  Le contraste ici de la grande verve de Zonzon Pépette, voleuse dès la première ligne ("Salaud, je t'emmerde.") et du sombre et grand Londres. Les copains de Zonzon Pépette sont Ernez-Les-Beaux-Yeux, Fernand-le-Lutteur, Valère-le-Juste ("Depuis quinze jours, ils s'étaient flanqué pas mal de gifles et de caresses: ils s'aimaient beaucoup.") Quand on s'engouffre dans ce roman de langue, où c'est la verve qui fait l'histoire, appelle les visages et les couleurs, dans cette obscénité joyeuse d'un personnage qui casse les règles bourgeoises, on le sait bien, qu'il n'y a pas d'un côté la littérature populaire et de l'autre côté le monde noble des lettres : on respire trop, à chaque ligne, ce que les autres lui ont pris, de Simenon à Céline.  "Et puis, il lui parut bien que ce salaud lui faisait de l'oeil avec la cuisse" : franchement, vous l'auriez écrite, cette phrase ?
    Vous pouvez faire confiance. Et nous, le travail : discrètement construire l'epub (création graphique Roxane Lecomte, Digital Hat) pour que l'expérience de lecture soit à la fois la qualité due à nos exigences d'aujourd'hui, et ce petit air 1923, dans la façon d'attraper le livre... et de vous le passer pour ce soir !
    FB

  • Présentation, enjeux Pour mon anniversaire, mon père m´a payé quatre mois dans une clinique diététique aux Etats-Unis, dira le personnage d´un des 21 textes, Érotique du kapok. C´est le ton, et l´enjeu.
    Dans l´oeuvre de Régine Detambel, au premier plan, un seul sujet, le corps.
    Et c´est pareil dans ses ateliers d´écriture, tout comme dans sa vie professionnelle : l´écriture en surgit, et y revient pour l´armer ou le subvertir. Seulement, ici, on s´en prend à un tabou.
    Il ne s´agit pas de parler habitudes alimentaires, mais bien de la peur en arrière. De ce que cela révèle de la reproduction de la misère, des arrogances du petit pouvoir personnel, de l´angoisse comme mode d´être.
    Qu´un problème de société massif se dessine à l´horizon, en arrière : on n´a pas besoin des écrivains pour le savoir, et en traiter. Seulement, les écrivains, eux, précisément, vous laissent ça en arrière. Et vous l´attrapent à pleines mains pour le tordre, tout devant, par la peau du monde, ou des personnages qui l´animent.
    Et, Régine Detambel, on la connaît suffisamment. De la question du corps comme motif essentiel, on en a déjà parlé pour ses Blasons d´un corps masculin. Et si, ici, une des grandes questions c´était le lexique ? Ce qu´on invente pour désigner ce qu´on mange, et ce qu´on met en travail de notre corps, ou ces mots faux savants de ce par quoi la société régule, ou croit réguler, son intersection avec les corps ?
    Sous l´insolence, et - aussi - le courage du comique, et ce n´est pas un outil donné à tout le monde, c´est peut-être ainsi qu´on doit prendre Régine Detambel au sérieux : non pas un roman, mais encore bien moins un assemblage de nouvelles. Dans la disposition de notre société, le problème passe avant les personnages qui l´incarnent. Alors on le prend en amont, par vingt-et-une figures, chacune disposant de sa spécificité. La brièveté contraint au cruel ? Eh bien soit.
    Il est question des corps dans le brassement d´aujourd´hui, l´angoisse d´aujourd´hui. Et comment il ne s´agit pas, sous ce qui pourrait a priori se référer au grand combat de Tailleboudin et Riflandouille dans Rabelais, d´une guerre à la graisse, mais bien le fait qu´il n´y pas de guerre, vers l´homme et pour le corps, sans guerre dans et par les mots.
    Ceci dit, riez bien. Et bon casse-croûte ensuite.

    FB Régine Detambel : bibliographie, actualité, autre travaux, ne manquez pas de visiter son site : Régine Detambel, le site.

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