Langue française

  • Ubu roi

    Alfred Jarry

    Léautaud résume ainsi cette farce de Jarry : « Ubu roi est une oeuvre d'élèves de collège écrite au collège pour ridiculiser un professeur par Jarry et deux de ses camarades, et représentée en famille chez la mère de Jarry, laquelle a confectionné elle-même le chapeau de la marionnette d'Ubu. »
    Annonciateur du surréalisme, c'est provocant, satirique, absurde, parsemé de retentissants « Merdre ! », complètement grotesque et jouissif.
    PÈRE UBU
    Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j'aime mieux être gueux comme un maigre et brave rat que riche comme un méchant et gras chat.

  • Le Rire

    Henri Bergson

    Le rire est notre défense, notre arme, autant qu'il est le meilleur partage.
    Quelle chose complexe. Quand il nous surprend, quand il devient satire. Et certainement, pour la littérature et le théâtre, le fil le plus aigu. Le plus "raide", dirait Bergson.
    Il est de la race de ces penseurs qui sont d'abord écriture. Bergson et le mouvement, le mouvant, "l'imagination créatrice".
    Mais ici, sous les mots, viennent les grands rires âpres de Molière, La Bruyère, Labiche. Ce qu'il décortique fait de ce livre une immense leçon de littérature.
    Penser, oui: mais penser au front.
    FB

  • On est en 1794. Après un siècle d'exploration du monde, de passion de la découverte, la Terreur, l'incertitude.
    Cela ne compte pas. Le monde au-dehors est balayé. Il suffit d'un rai de lumière dans le rideau, de la flamme longtemps regardée dans la cheminée.
    De l'art d'être avec soi-même, ou pluôt de cheminer vers soi-même.
    L'auteur a 27 ans, un duel paraît-il l'a contraint à rester 42 jours aux arrêts dans sa chambre, et c'est son frère, le philosophe Joseph de Maistre, qui le publiera.
    C'est la magie spécifique à ce texte (double texte, puisque Voyage autour de ma chambre est suivi de Expédition nocturne autour de ma chambre, puisque ses contemporains n'allaient pas le laisser s'en tirer à si bon compte, avec juste ces 40 chapitres (parfois tout brefs, le plus court fait... une ligne) de son livre étonnant.
    Dans la douceur et la fascination que nous pouvons avoir à lire ou relire Voyage autour de ma chambre, je crois que c'est cette symbolique si forte de l'espace renversé qui nous entraîne : dans les quatre pas qui nous séparent des murs où on se calfeutre, le monde entier résonne - et cela peut constituer pour chacun la totalité du monde.
    Il faut rêver un peu ? Justement, c'est l'art des grands textes, de nous le permettre... Et peut-être que le monde qui nous entoure, ici et maintenant, rend très actuelle cette belle et active méditation.

    FB

  • Né en 1877, musicien et compositeur, inventeur en toutes choses, c'est la littérature qui brûle radicalement Raymond Roussel.
    On le moquera, on le dédaignera. S'il se suicide à Palerme en 1933 c'est en partie à cause de cet échec - il y a pourtant consacré sa vie.
    Et, nous, on le place au plus haut des grands fous géniaux de la littérature. Et dans une période privilégiée, celle des surréalistes, de la remise en cause de toutes les lois établies de la littérature.
    Dans "Comment j'ai écrit certains de mes livres", on en saura un peu plus sur la composition de ces "Impressions d'Afrique" (1910) qui sont avec "Locus Solus" son livre le plus légendaire.
    Après tout, quoi de plus simple qu'écrire une phrase au hasard, la couper en deux, compléter chaque morceau et refaire l'opération.
    C'est un procédé parmi 30 autres de ceux qui, scène par scène, seront explorés ici. Alors l'exploration est livrée à la nuit, à l'inconscient, aux éclats aveuglants de personnages portant toute une fiction avec eux le temps de trois lignes. Un majestueux bateau longe les côtes de l'Afrique, les font la guerre, les cannibales s'entre-dévorent et on reconstitue maniaquement des opéras disparus et des modes de chant dérivés des modes rituels.
    C'est ainsi que vous vivrez réellement un voyage en Afrique.
    Le plus réel et le plus légendaire des voyages imaginaires en Afrique.
    FB

  • Non pas vraiment des proverbes, mais juste ces expressions toutes faites, qui évitent de s'expliquer sur ce qu'elles recouvrent, les cadavres dans le placard. Eh bien Léon Bloy (1846-1917) va les ressortir, un par un.
    A preuve que, cent dix ans exactement après cette coulée de lave, de vitriol au choix - parue en 1902 -, on les reconnaît toutes, les petites phrases en question, elles s'incrustent dans la langue, quand bien même tout a changé autour.
    On ne se refait pas, être poète à ses heures, tous les goûts sont dans la nature, chercher midi à quatroze heures, la pluie et le beau temps, il n'y a que la vérité qui blesse, à l'impossible nul n'est tenu, le temps c'est de l'argent, c'est tout ou rien, se faire une raison, se mettre comme il faut, tout n'est pas rose dans la vie : bien sûr, on saurait tous continuer la liste... mais pourriez-vous en aligner 183, comme le fait Léon Bloy ?
    La performance pourtant n'est pas là. Elle est dans la violence noire et satirique de la langue, tout entière retournée contre le "Bourgeois", avec ce drôle d'usage des majuscules dans ce livre. On peut se sentir loin du catholicisme militant de Léon Bloy, c'est sa propre pensée qu'il renverse aussi, en la soumettant au charroi de l'écriture. La langue, ici, se retourne contre la langue.
    Et c'est bien ça la leçon la plus actuelle : la langue réifiée, la petite phrase toute faite ("les marchés", "pas de soucis" et tant d'autres), c'est dans le présent que nous avons chacun à être vigilant, pour remettre à nu les forces qui jouent à l'arrière.
    Aors oui, souvent rouvrir ce monument unique en notre langue, "L'exégèse des lieux communs" de Léon Bloy satirique, agressif, grammairien, mais capable d'en faire surgir tout un monde.
    FB

  • Quel livre ! Et probablement le meilleur moyen d'entrer dans l'oeuvre à la fois douce et caustique d'Eugène Dabit : chargé d'humanité jusqu'à la gueule, la douceur jusque dans la crapule, et pourtant qui vous décortique tout ça à l'acide...
    Construction imparable : quatre journées, presque un timing en temps réel. Ouverture : on apprend qu'Albert est mort (rappelez-vous le destin célèbre phrase de Molière : "le petit chat est mort"), deuxième jour, la famille s'organise et le veille, troisième jour ce sont les formalités, quatrième jour on l'enterre.
    On ne vous fera grâce de rien, avec passage régulier au Bar du Télégraphe qui est la plaque tournante de ce petit monde. Des passages d'anthologie, lorsqu'on visite l'appartement du mort, et qu'on décortique ses papiers, actions, rencontres amoureuses, carnet de bord de sa voiture et de la société de pêche. Non, "Albert n'avait pas une vie aventureuse", mais c'est bien ce qui fait l'aventure de Dabit : cette masse de petits secrets qui nous explose à la figure, alors c'est l'inconscient de toute une société, ce Paris populaire de 1934, un peu moins miséreux que dans "L'hôtel du Nord", mais avec la même gouaille, la même verve.
    Alors on fait quoi et comment, chacun de nous, quand on apprend que l'oncle Albert est mort ? Ici commence la prouesse, mais nous on n'a qu'à suivre et rire. Pas très à l'aise, bien sûr, sinon le roman ne serait pas autant une réussite. Puis quand même : il n'est pas mort chez lui, Albert, il est mort chez une dame...
    FB

  • Le surmâle

    Alfred Jarry

    La première phrase est infiniment et justement célèbre : "L'amour est un acte sans importance, puisqu'on peut le faire indéfiniment."
    Ensuite, c'est Alfred Jarry tel qu'on l'aime - l'insolent, le mordeur.
    Le thème : le plaisir qu'on a à lire Sade, la transgression qu'est Sade, comment voulez-vous croire cela possible dans les temps atrophiés de la bourgeoisie d'affaire ?
    Et c'est le brûlot que lance Jarry : tous les thèmes de Sade, les voilà, mais dans la société de 1902, ses trains, ses automobiles et sa fameuse course de bicyclettes.
    Le héros : un homme "tellement ordinaire que cela, en vérité, devenait extraordinaire". Ajoutez une substance qui - on l'appliquera aux coureurs cyclistes d'une course qui deviendra combat ubuesque, une énergie perpétuelle, et l'occasion pour les autres d'évoquer les vertus scientifiques de tous aphrodisiaques universels.
    Voilà la donne. Pour le reste, il n'y a qu'à se laisser prendre : pas un paragraphe où la langue ne dérive pas dans un perpétuel à-côté... Vian pourra venir. Et nous, une bonne dose de rire qui défend du monde tel qu'il est.
    FB


  • Après Bouvard et Pécuchet et les diablogueurs de Dubillard, il manquait Mario et Mario, les rois du match ex aequo : trente-six dialogues calibrés pour se terminer en « nulles de salon », comme on dit aux échecs lorsqu'aucun adversaire ne veut prendre le pas sur l'autre.



    - Dis-moi Mario


    de quoi parlions-nous déjà


    Si toutefois nous parlions


    - Non pour une fois on se taisait

    />
    Tu ne parlais pas


    c'était très agréable


    - Tu insinues quelque chose là


    je le sens


    tu sous-entends que je dérange


    - Pas du tout


    Si tu veux parler parle


    En quoi veux-tu que ça me dérange


    - Ça t'oblige à sortir de ta léthargie


    de tes pensées de ton quant-à-toi quoi


    - Mais non Mario je ne sors de rien du tout


    en général je ne t'écoute pas

    (Illustration de couverture : Stéphane Trapier)


  • Et si Baudelaire avait écrit un hymne aux algorithmes au lieu de son hymne à la beauté ? Et si Jean de La Fontaine avait connu Google, Facebook et Amazon, quelle fable aurait-il choisie pour raconter notre rapport à ces acteurs ? Et quelle morale en aurait-il tiré ? Et si Aragon avait été davantage fasciné par les « données » plutôt que par les Yeux d'Elsa ? Si, plutôt qu'un renard, c'est Google qui avait appris au Petit Prince le sens du mot apprivoiser ?

    Anthologie critique réalisée en l'an 4097 pour nous aider à appréhender dès aujourd'hui l'évolution de notre rapport au monde... connecté.
    Préface de Lionel Maurel.

  • Paris futurs

    Joseph Méry

    « Paris sera toujours Paris » chantait Maurice Chevalier en 1939. Ville éternelle, ville lumière, Pantruche, Paname...
    Pourtant nombre d'auteurs ont rêvé d'autres Paris, de Paris du futur. Nous proposons quelques-unes de ces visions datant de 1851 jusqu'à 1906 dans ce volume. Émile Souvestre propose en 1843 une anticipation qui n'est guère réjouissante dans Le Monde tel qu'il sera où les banquiers ont pris le pouvoir, les enfants sont allaités par des nourrices à vapeur, la presse est sous le monopole d'un seul titre et les citoyens sans cesse contrôlés. Vingt ans plus tard, Jules soumet le manuscrit de Paris au XXe siècle (écrit vers 1863) à son éditeur Hetzel qui le refuse. D'autres textes sont publiés comme ceux de Pierre Véron (En 1900, 1878), Émile Calvet (Dans mille ans, 1883), ou d'Albert Robida (Le Vingtième siècle en 1882 ou La Vie électrique en 1892). Entre 1851 et 1906 plusieurs auteurs imaginent des Paris futurs. Ces visions sont très variées et naviguent entre utopie sociale, satire et humour. Chaque texte a ses caractéristiques propres et parfois surprend par sa modernité. Théophile Gautier donne deux articles au journal Le Pays en décembre 1851 sous le titre « Paris futur » qui sont recueillis dans Caprices et Zig-Zags en 1852. Raillant le nombrilisme parisien, le « parisianisme », et son orgueil déplacé, il compare le pauvre Paris du XIXe siècle aux splendeurs des villes antiques avant d'imaginer une remise à plat (au sens propre). Deux ans plus tard, Joseph Méry répond à Théophile Gautier avec un « Paris futur » satirique que Françoise Sylvos caractérise ainsi : « Il y brocarde tous les travers de Paris qui font partie des lieux communs du pré-urbanisme utopique. Sur le mode de Boileau ou dans la tradition de Montesquieu, il critique les embarras de Paris et propose d'enjamber les avenues encombrées à l'aide d'arches ressemblant à des galeries couvertes. Ces dernières permettent aux piétons de vivre, de consommer sans avoir à traverser les grandes artères de la capitale. » Que d'eau, que d'eau, pourrait-on ajouter mais pour le comprendre, il faut lire ce texte. » Le « Paris Futur » de Victor Fournel est beaucoup plus sérieux. Historien de Paris, il imagine ce que pourrait être le Paris de l'avenir selon un « modèle exacerbé de l'urbanisme haussmannien ». En 1869, Tony Moilin, futur communard, rêve d'un Paris utopique dans Paris en l'an 2000. Comme il l'indique dans son avertissement : « Le Paris dont il est question dans cet ouvrage ne ressemble guère, je l'avoue, au Paris actuel. À tous les incrédules qui trouveraient mes réformes trop radicales et impossibles à réaliser, je ne répondrai qu'un seul mot : c'est que d'ici à l'an 2000 il s'écoulera 131 années, et que, pendant ce long laps de temps, il pourra survenir plus d'une révolution et se faire bien des changements. » Si l'extrait proposé ici ne concerne que la « transformation de Paris », l'utopie de Tony Moilin balaie l'ensemble des réformes dont il rêve : organisation du travail, société, instruction, gouvernement, religion et moeurs. Il ne survit pas à la Semaine sanglante et est fusillé le 28 mai 1871. Le texte d'Arsène Houssaye nous projette en « L'An trois mille sept cent quatre-vingt-neuf » dans un Paris devenu une capitale de l'univers pleine de poésie. Finissons sur la note humoristique que nous offre Eugène Fourrier imaginant des archéologues du futur décryptant une bien mystérieuse inscription communément gravée sur les murs de Paris.
    - Philippe Éthuin

    Le site compagnon ARCHÉOSF

    Découvrez également le livre papier > http://archeosf.publie.net/paris-futurs-petite-anthologie-retrospective-des-paris-du-futur/

  • Albert Robida (1848-1926) avait tous les talents : dessinateur, caricaturiste, directeur de revues, écrivain. Son oeuvre visuelle est célèbre et l'on retrouve régulièrement ses anticipations en images extraites de Le Vingtième siècle, La Vie électrique ou La Guerre au vingtième siècle. Son oeuvre littéraire teintée d'humour est moins connue. Il dessine pourtant, comme avec le crayon, des innovations qui ont la particularité d'être entrées pleinement dans la vie des personnages. Si Jules Verne extrapole, Albert Robida invente véritablement et imagine un futur qui s'est en grande partie réalisé : téléphonoscope, tube pneumatique, guerre scientifique et meurtrière, omniprésence de l'électricité, émancipation de la femme.
    Dans « Inoculation du parfait bonheur », il nous raconte l'invention de la « féliciologie », autrement dit la science du bonheur ! Car la science ne peut avoir qu'un but : le bonheur de l'espèce humaine. Mais peut-être n'est-ce qu'un rêve que peut seulement nous apporter la fantaisie d'Albert Robida...
    Philippe Éthuin

  • On l'avait vue se profiler dans le premier ouvrage de Josée Marcotte : la Princesse Apocalypse, sorte de double opposé de Marge, « femme vindicative, sèche, qui se voudrait de bois, morte comme l'arbre debout, à l'image du métier à tisser des Parques, qui choisit de gouverner le pays plutôt qu'elle-même», lit-on sur le blog Mémoire d'outre-songe qui lui est consacré. Comme Marge, Apocalypse est un être de langage, une mégalo-fiction enroulée sur elle-même. Si le vindicatif était un temps de verbe, il s'appellerait Apocalypse... Pas étonnant alors que le texte prenne la forme d'un dictionnaire, dans la tradition humoristique héritée de Flaubert. On apprendra ainsi ce qu'est une «anacoluthe ulcéreuse» ou le sens de la «margitude». Tout le lexique de l'univers déjanté de Josée Marcotte, en un seul ouvrage enrichi d'illustrations couleur!

    ML


    Sites de l'auteure : L'Imachination, Marge, Mémoire d'outre-songe




    "L'écrivain devrait toujours être un magicien qui tire une chaloupe de son chapeau."
    Avec "Marge", la québécoise Josée Marcotte reprenait à son compte, entre Amérique et Europe, la tradition des Plume et M. Teste, sauf que cette fois c'était au féminin.
    Dans l'épopée de Marge, des personnages sont apparus, devenus récurrents, s'accaparant tout un coin de livre. AInsi, cette "Princesse Apocalypse".
    Un nom pas facile à porter, en temps d'excès et de risque, où les horizons du monde sont sombres, et la langue parfois triste. La Princesse Apocalypse est aussi ce qui nous permet de tenir tout ça à distance, de retourner joyeusement les signes et les mots sur le réel.
    Dans "La petite apocalypse illustrée", il n'y a que l'ordre alphabétique à bien vouloir respecter l'usage du dictionnaire. Les définitions s'affolent. Les mots-valises (argumentir, boulivresque, dégoûrager, divertissang, ou bien quand "bordélique" signifie seulement que vous aimez le vin de Bordeaux) sont cette révolte de la langue contre ce qu'on aurait voulu en faire, dans ce terne monde utilitaire. Et les puits de la vieille littérature ne sont jamais très loin dessous.
    Mais chaque définition appelle d'autres détournements, signes, personnages, slogans et publicités, dans un jeu où images et mots sont à égalité.
    Et c'est tout notre rapport au monde qui est ravivé. Attention, insolence. Attention, pièges et glissades. Mais confiance : c'est notre pouvoir de nommer ici qui reprend force, va plus loin que la réalité.
    FB

  • Un vrai roman policier. En fait, non. Plein de romans policiers - des rêves ou des cauchemars pire que des romans policiers.
    Tous les codes, hémoglobine, marques de chaussures, coprophagie même, ça décape.
    Et parmi les personnages de passage, pas moins que Jésus, King Kong ou la poésie lettriste elle-même. Ou faire un best-seller avec un livre sur la vie des têtards composé via Internet, vous sauriez, vous ?
    Dès lancé le projet publie.net, j'avais sollicité Antoine Boute : présence forte de la scène bruxelloise, performeur proche des chemins de Charles Pennequin, lisant et intervenant aussi bien en langue française que flamande. Je ne savais pas qu'il me répondrait avec deux envois presque antagonistes : un travail de fond sur Guyotat et le toucher constamment téléchargé depuis lors, et cette suite de neuf brefs polars, classés par saison.
    Sous la grande farce cruelle des scènes, dans ces polars avec pelleteuses, avec chiens, ou l'ultime variation pour un roman inerte, le poète traîne toujours des pieds dans un coin. Et c'est un poète lettriste, qui s'active dans l'intérieur même des romans à en déconstruire ou démonter les mots.
    Le lien avec Antoine Boute performeur, avec Antoine Boute décortiquant le corps écrit de Guyotat, n'est donc pas si ténu.
    C'est bien un seul polar géant et malsain de 150 pages qu'on propose d'avaler - ça secoue la réalité.

    FB

  • C'est en 1993 qu'Éric Chevillard fait paraître sa Nébuleuse du crabe, un livre étape dans la construction de son fantastique. Crab, le personnage principal, est une forme, une durée, un système d'idée, une critique de Léonard de Vinci.
    Mais, avec Chevillard, les personnages de roman ne s'arrêtent pas au livre qui les fait naître.
    Ici, l'auteur inventeur de Crab est aux prises avec son propre personnage. Des voix contestent, assaillent, commentent. Une journaliste de radio veut à tout prix une réponse à des questions insolubles.
    Et tout d'un coup, nous voilà sur la piste vertigineuse d'une critique du roman...
    Manière de saluer ici la parution de Dino Egger, le nouveau livre d'Éric Chevillard chez Minuit (l'éditeur), ainsi que le 3ème tome annuel de son Autofictif, le célèbre triptyque lancé chaque minuit (l'heure).
    Qui a a dit que la littérature contemporaine n'autorise pas le rire ?
    Je remercie profondément Eric d'avoir bien voulu être présent avec nous dès le début de l'expérience publie.net... A lire aussi sur publie.net : Dans la zone d'activité. On peut visiter aussi sa page auteur sur le site des éditions de Minuit, mais surtout la vue d'ensemble que propose Even Doualin sur le site eric-chevillard.net.


    FB

  • La table

    Claude Ponti

    Tout commence lors de l'achat d'une table par un jeune couple au début de leur vie commune et toute une symphonie de vie s'apprête à se déployer. Cette table est le support et le symbole de leur voyage ensemble. Elle se fera tour à tour témoin, plateau, navire en naufrage, foyer familial, abri pour ces deux personnages attachants, Elle et Lui, qui font de cette pièce qu'on lit d'une traite, comme un roman, une odyssée du quotidien. Dans une écriture tour à tour fine et cruelle, tendre et humoristique, Claude Ponti dresse le portrait tumultueux de la vie adulte, dans ses hauts et ses bas, de la naissance à la mort. Une grande oeuvre pour adultes par l'auteur de Blaise le poussin masqué et de Pétronille qui aura malgré tout conservé pour chacun de ses gestes d'écriture un instinct de conteur et une énergie d'enfant.

    Ce texte est accompagné d'illustrations de Claude Ponti.

  • L'homme est-il vraiment ce qu'il mange ?
    Pour mon anniversaire, mon père m'a payé quatre mois dans une clinique diététique aux Etats-Unis... C'est le ton, et l'enjeu. Et si l'humour était la meilleure arme contre obésité, boulimie, anorexie, et tout l'ordre moral d'une société concernant l'apparence du corps, ou la difficulté à s'en rendre maître ?
    Corpulence, surpoids, obésité, normes d'époque - 21 récits, 21 figures d'un même thème. Seulement, ici, on s'en prend à un tabou.
    Dans l'oeuvre de Régine Detambel, au premier plan, un seul sujet, le corps.
    La peur en arrière. La reproduction de la misère, des arrogances du petit pouvoir personnel, de l'angoisse qui tous nous habite, même si on lui donne d'autres formes pour paraître.
    /> Sous l'insolence, et - aussi - le courage du comique, et ce n'est pas un outil donné à tout le monde, c'est peut-être ainsi qu'on doit prendre Régine Detambel au sérieux : non pas un roman, mais encore bien moins un assemblage de nouvelles. Dans la disposition de notre société, le problème passe avant les personnages qui l'incarnent. La brièveté contraint au cruel ? Eh bien soit.
    Il est question des corps dans le brassement d'aujourd'hui, l'angoisse d'aujourd'hui. Et comment il ne s'agit pas, sous ce qui pourrait a priori se référer au grand combat de Tailleboudin et Riflandouille dans Rabelais, d'une guerre à la graisse, mais bien le fait qu'il n'y pas de guerre, vers l'homme et pour le corps, sans guerre dans et par les mots.
    Alors, riez bien. Et bon casse-croûte ensuite.

    FB

  • Quand il fait paraître "Zonzon Pépette, fille de Londres" en 1923, le belge André Baillon, entre deux tentatives de suicide, entre à l'hôpital psychiatrique de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. Il a déjà plusieurs vies derrière lui, flambeur de casino, paysan en sabots, secrétaire de rédaction d'un journal médical.... Est-ce tout cela qui donne à la légèreté de Zonzon Pépette cet arrière-goût d'une danse sur un abîme ?
    Notre littérature populaire est un continent fait de ces vies qui se brûlent tout entières à l'écriture, mais ne viennent pas rejoindre les livres qu'on dit nobles. Méfions-nous : souvent, c'est seulement parce que ceux qui parlent des livres, et décrètent qu'ils sont littérature, ne connaissent pas grand-chose au monde qui soudain ici jaillit.
    Ce qui compte, c'est ce sel d'aventure, cette dérive aux visages, c'est l'ombre de la ville.
    Le contraste ici de la grande verve de Zonzon Pépette, voleuse dès la première ligne ("Salaud, je t'emmerde.") et du sombre et grand Londres. Les copains de Zonzon Pépette sont Ernest-Les-Beaux-Yeux, Fernand-le-Lutteur, Valère-le-Juste ("Depuis quinze jours, ils s'étaient flanqué pas mal de gifles et de caresses: ils s'aimaient beaucoup.")
    Quand on s'engouffre dans ce roman de langue, où c'est la verve qui fait l'histoire, appelle les visages et les couleurs, dans cette obscénité joyeuse d'un personnage qui casse les règles bourgeoises, on le sait bien, qu'il n'y a pas d'un côté la littérature populaire et de l'autre côté le monde noble des lettres : on respire trop, à chaque ligne, ce que les autres lui ont pris, de Simenon à Céline.
    "Et puis, il lui parut bien que ce salaud lui faisait de l'oeil avec la cuisse" : franchement, vous l'auriez écrite, cette phrase ?
    Vous pouvez faire confiance. Et nous, le travail : discrètement construire l'epub (création graphique Roxane Lecomte) pour que l'expérience de lecture soit à la fois la qualité due à nos exigences d'aujourd'hui, et ce petit air 1923, dans la façon d'attraper le livre... et de vous le passer pour ce soir !
    FB

  • "Le soleil blafard se lève péniblement derrière les collines escarpées.
    Là-bas, sur Tauroentum, les lourds nuages de l'orage s'éloignent, irisés par les premières lueurs de l'astre.
    La mer est d'huile.
    Plus un souffle d'air, pas la moindre brise pour pousser cette barque sans voile ni rame perdue au milieu des eaux désormais calmées.
    Mare Nostrum...
    Une frêle silhouette se tient debout, à la proue de ce navire à la dérive.
    L'homme, vêtu d'une simple toge, le visage émacié, regarde s'éloigner la famille de dauphins qui les a accompagnés tout au long de leur périple, depuis leur départ de Césarée, il y a déjà trois mois.
    Ses compagnons de voyage, épuisés par cette errance, se sont regroupés à l'arrière de l'embarcation, protégés du froid par une simple toile de lin usée et maculée. Une douce mélopée s'élève. Le clair clapotis de l'eau sur la coque l'accompagne. Quelques mouettes surprises par cette apparition viennent tournoyer autour de cet équipage curieux.
    Un corps se déplie lentement de dessous la toile, et apparaît une femme d'une grande beauté, le visage pur, les traits sereins. Son enfant se tient à ses côtés, blond comme les blés, ses yeux bleus reflètent toute la générosité du monde. Le jeune garçon assis en tailleur souffle délicatement dans ce pipeau de bois sculpté par les mains expertes de quelque charpentier talentueux. L'homme, le visage tourné vers le ciel, lève ses bras en croix et fait exploser un cri.
    - Ta gueule, Manu !

    - Ho ! Joseph ! Tu les as à l'envers, ce matin ? C'est la flûte à son père !"

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