• Michel Feher se donne pour tâche d'identifier les nouveaux contours de la question sociale et de trouver les leviers d'action stratégiques nécessaires pour les luttes sociales à venir. Notamment appréhender les défis qui peuvent être lancés à des entreprises soumises aux exigences de leurs actionnaires mais aussi repérer les initiatives susceptibles d'infléchir une politique gouvernementale tout entière soumise aux souhaits des marchés obligataires.
    L'emprise de la finance modifie aujourd'hui les attentes et les pratiques de l'ensemble des acteurs sociaux. C'est vrai des entreprises, qui veillent davantage au cours de leurs actions qu'à leur chiffre d'affaires, mais aussi des gouvernements, qui jugent plus urgent d'apaiser les inquiétudes de leurs créanciers que de répondre aux demandes de leurs électeurs. Même les particuliers gagent moins leur sécurité matérielle sur les revenus de leur travail que sur l'appréciation de toutes leurs ressources - leur patrimoine, mais aussi leurs compétences, relations, comportements.
    Selon Michel Feher, en déplaçant les enjeux de la question sociale, ces nouvelles priorités obligent la gauche à se réinventer. Car la " titrisation " des rapports humains sur les marchés financiers diffère de la marchandisation du travail sur le marché de l'emploi. Plus que sur l'extraction du profit, elle focalise les luttes sur les conditions d'allocation du
    crédit. L'exploitation que les
    employeurs continuent de faire subir à leurs employés renvoie désormais au pouvoir de sélection que les
    investisseurs exercent sur les "
    investis ".
    Les résistances à l'hégémonie des institutions financières devront trouver les moyens de peser sur les évaluations de la gouvernance entrepreneuriale et des politiques publiques en spéculant contre les critères qui président actuellement aux choix des financeurs. Si l'objectif poursuivi consiste à favoriser une autre circulation du capital, les militants qui les mettent en oeuvre y puiseront également les éléments d'un imaginaire politique renouvelé.

  • Un nouveau mystique : ainsi Sartre dépeignait-il Bataille, coupable à ses yeux de guetter la violence de l'instant au lieu d'appréhender le temps qu'elle fait naître et qui la dépasse. Faut-il être mystique pour se détourner de ce sens que l'histoire se cherche, et qui semble requérir l'engagement de toutes les libertés disponibles pour advenir ? Le débat ouvert par Sartre avait le mérite de se situer au niveau des énoncés. Les premiers défenseurs de Bataille, par contre, se bornèrent à défendre le sujet d'énonciation, à louer l'artiste souverain contre ses prosaïques détracteurs mais sans oser confronter ses intuitions à leurs certitudes. Bataille, auditeur insolite mais assidu de Kojève et de ses cours d'Introduction à la lecture de Hegel, prenait cependant l'entreprise du sens très au sérieux, et c'est à ce titre qu'il y découvre le paradoxe de toute téléologie qui, de réserver chaque instant pour une fin qui l'éclaire et l'identifie, ne peut que se dissoudre au moment même où sa raison triomphe. Aussi n'est-ce pas l'apaisement et la réconciliation qu'annonce le crépuscule de l'histoire, mais le retour d'une violence irréductible, d'une dépense immédiate où culminent le ravissement et l'horreur. Bataille donne ainsi naissance à une authentique tragédie où la fatalité défait la sagesse qui cherche à la conjurer. Telle est bien la portée de cette part maudite, tour à tour consacrée et crainte, investie dans la conquête impériale, niée par la loi judaïque, miraculée par la foi chrétienne et que la raison dialectique, dernier avatar de la sagesse, tâche en vain de maîtriser. D'une pareille fresque généalogique, Bataille a maintes fois, et sous diverses formes, repris le récit : le présent texte tente d'en ressaisir la trame et d'en esquisser le schéma. À l'heure où les lézardes de l'ordre du monde enrayent toute machine révolutionnaire et où, en contrepoint, de nouveaux apôtres pleurent ou appellent la transcendante sécurité des monothéismes, le regard de Georges Bataille, hors de toute complaisance lyrique, se charge d'une implacable lucidité.

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